Entretien avec Laure de Rivières, autrice de La Belle famille

Autrice expatriée en Californie, Laure de Rivières vient de publier La Belle famille, son premier roman. De la France aux États-Unis, elle nous a fait quelques confidences sur son parcours littéraire… Dites-nous tout, Laure, comment fait-on pour garder le lien avec la culture française quand on vit à plusieurs centaines de kilomètres de l’Hexagone ?

  • La belle famille est votre premier roman. Être publié est quelque chose de très difficile aujourd’hui. Est-ce que l’a été pour vous ?

J’ai eu de la chance sans doute, car j’ai envoyé le manuscrit à l’aveugle aux éditeurs. Il a été lu rapidement et a intéressé Flammarion. Ils ont une équipe incroyablement bien organisée, qui lit tout.

  • Vivre aux États-Unis a-t-il été un challenge supplémentaire dans la publication de votre roman ou un avantage ?

Je pense que c’est plutôt un challenge de vouloir être édité en habitant à l’étranger, car on ne peut pas aller déposer soi-même le texte sur place, il est difficile de les relancer par téléphone à cause du décalage horaire, et les maisons d’édition demandent encore souvent de leur envoyer les manuscrits imprimés et reliés, ce qui coûte une fortune quand on habite à 12000km… Mais dans le fond, quand on est un auteur inconnu comme moi, l’endroit où on habite importe peu, car au final, l’éditeur lit un texte, et se base uniquement là-dessus pour prendre sa décision.

laure de rivières

  • La belle famille s’inspire d’une certaine Manon. Est-ce votre rencontre avec cette jeune femme qui vous a poussé à vous lancer dans l’écriture d’un roman ?

J’aurais écrit un roman de toutes façons car je suis dans une démarche d’écriture de fiction, que ce soit des nouvelles, des scenarii ou des romans depuis que j’ai déménagé il y a 7 ans aux USA. Mais il m’a semblé que l’histoire de Manon devait être racontée, et que son parcours et son courage avaient une forte portée romanesque et sociale. Elle porte en elle tous les sujets de société qui font l’actualité aujourd’hui: l’emprise amoureuse et sociale, la maladie mentale et l’histoire d’amour passionnelle, la religion, la maternité, le racisme

  • On l’avoue, on a envie d’en savoir plus sur Manon… Qu’est-ce qui vous a particulièrement touché chez elle ? A-t-elle beaucoup de point commun avec l’héroïne de votre roman ?

J’ai rencontré « Manon » quand elle avait moins de 20 ans, juste avant que son destin ne bascule. Elle était d’une beauté fulgurante, solaire et douce, charismatique et sincère. J’ai essayé de lui rendre hommage à travers le personnage qu’elle incarne dans le livre, et de montrer sa force et son intégrité. Mais si l’histoire de La Belle Famille est globalement inspirée de faits réels, c’est avant tout une œuvre de fiction, une fresque romanesque où j’ai créé de toute pièce les situations, les personnages, et leurs réactions pour les besoins de l’histoire.

  • Malgré tout ce qui lui est arrivé, on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine admiration face à Manon. Considérez-vous La belle famille comme un roman féministe ?

Absolument. Manon est sans doute une héroïne féministe atypique, parce qu’elle fait des choix qui pourraient être considérés comme conditionnés par les anciens codes sociaux du couple : elle se marie, arrête ses études et renonce à travailler pour mieux s’occuper de sa famille. Pourtant, c’est une figure éminemment féministe : elle fait des choix forts, auxquels elle se tient parce que c’est pour elle la voie de son bonheur, de son épanouissement, puis décide, malgré les reproches de son entourage, d’affronter seule la tyrannie et la folie de son mari et de sa belle famille. Elle ne renonce à rien, elle porte et sauve toute cette famille, elle a une volonté de fer et une honnêteté au-delà de tout. C’est une héroïne, au sens propre du terme : « Celui ou celle qui se distingue par ses exploits ou un courage extraordinaire ».

C’est une figure éminemment féministe : elle fait des choix forts, auxquels elle se tient parce que c’est pour elle la voie de son bonheur, de son épanouissement, puis décide, malgré les reproches de son entourage, d’affronter seule la tyrannie et la folie de son mari et de sa belle famille.

  • Selon vous, dans nos sociétés modernes, une femme est-elle vraiment libre de ses choix ? Ou est-elle encore implicitement prisonnière de ses obligations sociales et familiales ?

Bien sûr que les femmes sont encore prisonnières d’un cadre établi des siècles auparavant, et ne sont toujours pas totalement libres de leurs choix. Manon en est l’exemple criant : elle est jeune et libre, indépendante, et pourtant, elle va tomber entre les mains d’un homme qui fera tout pour la contrôler, la maitriser. Mais plus la parole se libère, plus on arrivera à s’affranchir du carcan du patriarcat. Merci le MLF, #Metoo, les Femen et tous les autres mouvements. L’égalité homme-femme est inégalement acquise selon les pays, les générations, les cultures, les religions, ou les domaines professionnels, mais disons qu’on avance enfin dans le bon sens. Sans doute pas assez vite, ni assez fort, et il ne faut surtout pas s’arrêter. Et ne pas prôner, à mon sens, la guerre entre les sexes, mais la collaboration, la solidarité et l’écoute. Quand c’est possible…

L’égalité homme-femme est inégalement acquise selon les pays, les générations, les cultures, les religions, ou les domaines professionnels, mais disons qu’on avance enfin dans le bon sens.

  • Considérez-vous ce témoignage romancé comme une sorte d’hommage à toutes les femmes victimes de violences conjugales ?

C’est surtout un hommage à la force des femmes et à leur courage. Elles portent le monde. Elles sont, à mon sens, plus universellement capables d’abnégation pour le bien commun, ce qui n’est pas un signe d’abdication ou de soumission, mais bien souvent au contraire, un signe d’intelligence extrême.

  • D’autres projets d’écriture dans un futur proche ?

Oui, je suis en pleine écriture d’un roman… sur un couple heureux qui se sépare…

  • Lireka se positionne comme la librairie universelle, en offrant notamment la livraison gratuite aux expatriés – pouvez-vous nous parler de votre expérience d’expatriation ?

Être expatrié, c’est l’excitation de pouvoir se réinventer dans un nouvel environnement, tout en gardant en soi ce qui nous a construit et nourri pendant des années. La culture française, les théâtres, les musées, les livres sont en ce sens un lien capital entre « notre ancien nous » et le nouveau qui se crée. En cela, Lireka joue un rôle important pour maintenir facilement et à moindre cout, notre lien avec la France : la livraison gratuite, franchement, ça change tout. On peut envisager d’acheter un livre sans avoir à attendre les retours en France pendant les vacances annuelles…

Lireka joue un rôle important pour maintenir facilement et à moindre cout, notre lien avec la France.

  • Pouvez-vous nous dire quel rapport avez-vous gardé avec la culture française ?

Quand je rentre en France, je deviens boulimique d’expos, de musées, de théâtre, de cinéma, de librairies, et je repars avec une valise entière de livres pour l’année à venir. C’était avant de connaitre Lireka ceci dit… j’aime l’esprit français, j’aime les discussions enflammées qu’on est capables d’avoir sur un livre, une phrase, une idée, j’aime le pass culture pour les jeunes, je trouve formidable de voir ces ados déambuler dans les musées, aller au ciné, acheter des livres. C’est capital.

  • Pour terminer notre entretien, j’aimerais vous demander quels livres vous ont marqués dernièrement ?

J’ai été bouleversée par le merveilleux S’adapter de Clara Dupont-Monod, désarçonnée par la violence induite et la forme en prose poétique de À la ligne de Joseph Ponthus, et franchement émue et admirative de l’écriture de La petite fille sur la banquise d’Adelaïde Bon.

Merci beaucoup pour cet entretien, Laure de Rivières !

Propos recueillis par Emmanuelle Henry

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  1. Susana juin 17, 2022

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