La belle famille de Laure de Rivières : de l’amour Ă  l’emprise

Inspirée d’une histoire vraie, d’une rencontre entre Laure de Rivières et une certaine Manon, La belle famille, c’est avant tout le récit d’une jeune femme qui se jette dans la gueule du loup. Un premier roman fascinant qui questionne les liens sociaux et familiaux, l’amour maternel et la maladie mentale…

À vingt ans à peine, on se croit invincible. La vie devant soi, rien ne semble pouvoir nous arrêter dans notre quête d’ivresse éternelle. Et pourtant… Manon, c’est ça, c’est vous, c’est nous. En somme, une jeune femme qui mène une existence ordinairement banale dans la ville de Strasbourg où elle fait ses études. Une vie étudiante qui ressemble à tant d’autres, entrechoquée par les rires, les effluves d’alcool et les amours d’un jour qui durent toujours…

Et puis, avoir vingt ans, c’est aussi se confronter à la réalité, commencer de s’organiser pour grappiller un peu d’argent, par-ci, par-là, afin d’espérer tromper la vie, d’alimenter nos rêves et les folies nocturnes. Vous savez, celles qu’on voudrait qui jamais ne prennent fin « quand j’ai répondu à cette petite annonce, et Dieu sait qu’à cette époque j’aurais pris n’importe quoi, je n’aurais jamais pu imaginer ce qui allait m’arriver ». Et puis, un jour, tout s’arrête. Abruptement.

La belle famille de Laure de Rivières, c’est ça, et bien plus encore. C’est un livre qui se dĂ©vore Ă  la manière d’un thriller, qui explore les mĂ©andres tortueux de l’âme humaine tout en portant un regard exemptĂ© de tout manichĂ©isme sur nos choix « je crois malheureusement qu’il y a des choses qu’on ne peut pas soigner Ă  l’hĂ´pital… des rĂŞves qui se sont Ă©vaporĂ©s… des ambitions qu’on a oubliĂ©es… mais tout ça n’est rien par rapport au fait d’avoir une belle famille ». Sur celui de Manon. En bref, un premier roman, qui oscille entre les tĂ©nèbres et la lumière, dont vous ne ressortirez pas indemnes…

La belle famille : de l’idéalisation à la prise de conscience

Quand Manon arrive, en tant que nounou dans la belle famille, chez les Leprince, l’ambiance est morose. Comme si un voile de tristesse plombait l’atmosphère de cette maison qu’on imagine, sans trop se forcer, sombre et froide. Agnès, la mère de famille, glisse sur le sol, tel un fantôme, les yeux vides de toute étincelle de vie. Un caractère versatile qui étonne Manon sans que jamais elle ne porte aucun jugement. Avec cinq enfants à charge, elle a de quoi être fatiguée !

Et puis, soudain, c’est le drame. Agnès meurt subitement. Un suicide qui, masqué par les mœurs d’une famille fallacieusement aristocratique, sera annihilé. Jamais on ne saura vraiment ce qui lui est arrivé hormis à travers le miroir des yeux de Manon et des remords faussement lucides de Thierry « je suis mauvais, je suis un être mauvais, une mauvaise graine ». Loin de prendre peur, Manon se prend d’affection pour les cinq âmes innocentes qui continuent d’animer le foyer familial « Le chagrin des Leprince m’avait envahie, je voulais les en débarrasser, les aider, leur rappeler que la vie est longue et qu’elle peut être douce ».

Émue et empathique, elle donne tout à ces enfants abandonnés au sort inexorable de la vie. Elle abandonne ses études, emménage avec eux, les accompagne, durant les vacances d’été, dans la grande maison des grands-parents pour aider la grand-mère qui sait mieux faire que tout le monde, mais qui s’aveugle. De plus, manque de chance, Manon est métisse et dans une famille catholique intégriste, cela fait tache. Pourtant, Manon se délecte de la luminosité qu’elle fait briller dans les yeux des enfants… et dans ceux de Thierry. Pour sa belle famille, elle ferait n’importe quoi.

Il a vingt ans de plus qu’elle… mais qu’importe ! Il trouve grâce dans son regard de brebis innocente, « son raffinement naturel, sa politesse délicate, sa prestance magnétique » finiront par la faire succomber pour de bon « j’étais incapable de lui faire de la peine, de dire non, de le rejeter, je sais que ça l’aurait énormément blessé ». S’en suit une lune de miel, non sans quelques turbulences qui auraient dû l’alerter, mais avec Manon « pas de cris, pas de lutte. Pas de remords ni de regrets. Elle subit, elle s’écrase, elle se dit que si c’est qu’il veut et que ça le rend heureux, tant mieux, c’est que ça doit être la bonne solution, et elle passe à autre chose ». L’emprise est totale. Affective « je l’aime d’un amour malade ». Sociale. Familiale. Filiale.

« J’aimais tirer les ficelles de notre relation. Décider à moi seul des jours qui iraient bien et de ceux qui seraient volcaniques. J’aimais qu’elle joue ma partition, et qu’elle s’y plie. Presque comme un jeu vidéo où l’on a les manettes et où l’on choisit son chemin »

Et soudain, on ne peut s’empêcher de voir une pointe d’ironie dans son patronyme. Thierry Leprince porte bien son nom. Il est le chef d’orchestre d’une famille qu’il fait danser au rythme de ses colères manipulatrices et de ses désirs égoïstes. Son orgueil le pousse à tenir Manon entre ses mains « comme un oiseau fragile dont on peut briser les ailes simplement en refermant les phalanges ou au contraire lui donner son envol en lui donnant une impulsion ». La Manon pétillante du début de cette histoire s’éteint, s’efface, se fond dans le décor jusqu’à s’oublier elle-même « je la veux à moi, entière. Elle est mienne. Sa vie m’appartient ».

La belle famille : un premier roman qui questionne les relations filiales

La descente aux enfers de chacun des membres de cette famille atypique vous prendra aux tripes. Impossible de rester insensible face au sort de chacun, on tremble, on frissonne en même temps que les pages défilent sous nos yeux. Et puis, au-delà de la maladie mentale, sans jamais tomber dans le pathos, Laure de Rivières nous amène à réfléchir à des questions sociétales intéressantes.

Où s’arrête l’amour pour laisser place à la folie ? Si la question a été soulevée par de nombreux auteurs, la réponse reste toujours aussi énigmatique. Rapidement, on comprend que Thierry « a besoin d’elle pour exister, pour avoir du relief, pour avoir un impact ». Mais le gouffre est trop grand entre ces deux êtres « il jouait avec moi, tantôt sadique, colérique ou amoureux ». Fille d’un basketteur américain, Manon a été élevée dans la bienveillance, le respect de la différence et l’altruisme. Chez les Leprince, c’est tout le contraire. Ils sont élevés dans la haine d’autrui avec l’aval de Dieu… bien évidemment.

Au-delà du racisme, La belle famille questionne aussi la différence de statut social et la dérive communautaire « Cette Manon était peut-être bien jolie et bien aimable, il n’empêche, elle ne venait pas du même monde et a fait mener une vie d’enfer à mon pauvre Thierry qui était déjà bien contrarié du départ de sa première femme ». Peu importe ce qu’elle fait pour s’intégrer, elle ne fera jamais partie des leurs. Mais alors… peut-on éprouver des sentiments sincères pour quelqu’un qui n’appartient pas à la même caste sociale ?

Pour Manon, cela ne fait aucun doute. Certes, une part d’elle est en quête de l’amour impossible, mais c’est finalement l’amour filial, au-delà des liens du sang, qui l’ont embarquée dans cette folle histoire. C’est l’amour qui la lie intrinsèquement aux cinq enfants de Thierry qui la tiendra poings et mains liés jusqu’à la fin « j’avais ce pouvoir sur elle, celui de décider de son bonheur ». S’il nous semble impossible de renoncer au véritable amour une fois qu’on l’a trouvé, on comprend mieux les décisions de Manon.

Avec une prose envolĂ©e, sincère et poignante, Laure de Rivières nous parle de rĂ©silience et d’abnĂ©gation sans jamais tomber dans le piège du manichĂ©isme. En effet, jamais le procès de Thiery ou de Manon sera initiĂ© comme le moteur de cette histoire. L’essentiel est ailleurs. La belle famille, c’est bien plus que ça. C’est une histoire portĂ©e par des personnages torturĂ©s, tantĂ´t tĂ©nĂ©breux, tantĂ´t lumineux, qui cherchent Ă  gagner leur place au sein d’un paradis perdu.

Si « Thierry régnait en maître absolu, plus rien ne lui résistait », jamais Manon n’abandonnera la mission dont elle se sent investie. La belle famille se veut un témoignage romancé poignant et déculpabilisant sur les violences conjugales étouffées. Un hommage qui pose les bonnes questions et nous amène à sortir des sentiers battus. Courageuse et sensible, Manon se bat pour ce qu’elle croit juste et qui pourrait lui en vouloir pour ça ? Et c’est ainsi que, presque imperceptiblement, Laure de Rivières, à travers la voix nébuleuse de Manon, nous rappelle de mener les combats que nous jugeons légitimes, des batailles qui ne remettent pas en cause ce que nous sommes. « Je ne sais pas si la couleur de ma peau était la bonne, mais c’en était une ».

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