Vivre vite de Brigitte Giraud : le prix Goncourt 2022 nous rappelle que vivre est dangereux

Oscillant entre un retour à la vie difficile et un processus de deuil impossible, Vivre vite de Brigitte Giraud est un récit intime qui résonne universellement – presque – malgré lui. Prix Goncourt 2022, Vivre vite nous confronte aux aléas de la vie au travers de mots aussi sobres que poignants… et si ?

Introspection poignante, Vivre vite est le livre qui a permis à Brigitte Giraud d’expier sa douleur par les mots. Une souffrance indicible qu’elle traîne derrière elle comme un fardeau et dont elle essaye d’en comprendre les fondements. Mais peut-on réellement comprendre ce qui est inexplicable ? Peut-on vraiment mesurer les hasards qui conduisent à l’irréparable ? « Il suffit parfois d’un élément très simple pour que l’existence prenne une autre direction ». Et si…

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Mais voilà, « ça fait vingt ans et je dois me résoudre à rendre les armes ». Il est temps. Après À présent, son livre purgatoire publié en 2001, où Brigitte Giraud raconte sa nouvelle réalité… sans Claude. Son mari. L’homme qui inondait sa vie de bonheur sans jamais qu’elle ne prenne toute la mesure de ce que cela signifiait vraiment. À présent, il faut organiser des funérailles. À présent, il faut vivre sans lui. À présent, il faut continuer de vivre. À présent, il faut contenir sa colère. À présent, il faut accepter la douleur. À présent, c’est l’inconnu. À présent… mais, et après ?

Vivre vite : un livre où Brigitte Giraud raconte l’après

Après, c’est-à-dire vingt ans plus tard, il ne reste plus que des questions sans réponse. Des « et si ». Mais loin d’être un second livre sur le deuil ou un roman sur la résilience, Vivre vite tente d’écrire une autre version de cette histoire tragique à coup de « et si » périlleux – quasi imprudents. En rédigeant Vivre vite au conditionnel passé, Brigitte Giraud donne un style troublant à son récit. Elle y raconte la succession de situations hasardeuses « qui a fait de [son] existence une réalité au conditionnel passé ».

Pourtant, loin d’être un roman larmoyant, le prix Goncourt 2022 résonne sobrement chez le lecteur. Et c’est probablement là, derrière ces mots pondérés, que réside toute la tension dramatique du destin déchirant de l’autrice. Une existence coupée en deux. Une vie à reconstruire. Un avenir à remodeler. Une succession de « et si » à balayer pour avancer.

« Quand aucune catastrophe ne survient, on avance sans se retourner, on fixe la ligne d’horizon, droit devant. Quand un drame surgit, on rebrousse chemin, on revient hanter les lieux, on procède à la reconstitution »

Vingt ans plus tard, Brigitte Giraud doit quitter la maison qu’ils ont achetée ensemble. Une maison dans laquelle Claude n’a jamais vécu puisqu’il est décédé quelques jours seulement avant ce nouvel emménagement qui semblait leur assurer un avenir prometteur. « J’ai emménagé seule avec notre fils, au cœur d’un enchaînement chronologique assez brutal. Signature de l’acte de vente. Accident. Déménagement. Obsèques ».

Mais voilà, la vie a continué de s’écouler immuablement, comme le fait toujours assez cruellement dans ces moments-là, et il est désormais temps de tourner la page. Alors, après avoir cédé à la pression d’un promoteur immobilier, Brigitte Giraud doit quitter les lieux et se réinventer dans un ailleurs. « Ça fait vingt ans et ma mémoire est trouée. Il m’arrive de te perdre ». Mais comment tourner la page alors même qu’on n’a pas encore mis un point final au chapitre décisif de sa vie ?

Témoin de l’absence douloureuse de Claude, cette maison est tout ce qui lui restait de lui. Pourtant, son fantôme n’a même pas pris la peine de venir hanter les lieux. Alors « on rembobine cent fois. On devient le spécialiste du cause à effet. On traque, on dissèque, on autopsie »… en vain. Généalogie d’une catastrophe inévitable, Vivre vite nous pousse à chercher un sens à la fatalité. Pour cela, elle remonte le fil du temps en fixant des moments de vie quotidienne dans ses pages sans jamais tomber dans le pathos. Elle nous brosse un portrait touchant de défunt mari, amateur de rock, qui rédigeait des articles pour Le Monde. Le portrait d’un homme qui aimait la vie. Et si…

« Je voulais trouver une raison d’arrêter le cours des choses, à rebours même après tout ce temps, redonner une chance à l’histoire de se dérouler autrement »

Vivre vite : un prix Goncourt 2022 qui reflète l’insouciance d’une époque révolue

Claude est décédé dans un tragique accident de moto le mardi 22 juin 1999. À l’aube d’une nouvelle ère. C’est ainsi que sa disparition fige le temps du roman – et de la vie de Brigitte Giraud – à la toute fin des années 90. Amateur de rock’n’roll et bon vivant, le fantôme de Claude est l’occasion de faire renaître une époque révolue. Une époque, peut-être, un peu trop insouciante – bien que l’autrice n’en avait pas encore conscience alors.

« Je maudis cette liberté dont j’ai si mal usé »

En bref, Vivre vite transpire l’essence très rock des années 90 qui rythmait, au travers de multiples références musicales, la vie de Brigitte Giraud. Comment peut-elle entendre The Clash chanter Should I stay or should I go après le tragique accident de Claude ? Imaginez la scène, elle est romancière (Nico, son nouveau roman, s’apprête à sortir en librairie), il est critique de rock, ils sont le couple cliché qui fait baver d’envie tous ceux qui croient encore au mythe des années 90. Et pourtant… C’est bien la volonté de « créer la petite montée d’adrénaline qui donne tout son sel à l’existence » qui a coûté la vie à Claude.

Prise dans le tourbillon d’une effusion aussi nonchalante qu’optimiste, Brigitte Giraud nous (re)plonge dans une époque où l’on attendait avec impatience la sortie du nouvel album de notre artiste préféré, une époque où se déhancher sur le dernier titre à la mode se faisait dans l’intimité de sa cuisine ou de son garage, une époque l’on se sentait libre d’exister pour soi-même, une époque où… Une époque à laquelle Claude ne se sentait sûrement pas encore prêt à dire au revoir. Invisiblement menacé par l’aube du nouveau millénaire, peut-être avait-il voulu échapper à l’arrivée intempestive des réseaux sociaux et des plateformes de streaming musicales…

« Il avait peut-être voulu faire corps avec la phrase de Lou Reed, ce vivre vite, mourir jeune, encore que je n’en sais rien, avec un sourire en coin mi-ange mi-démon, un sourire à tomber par terre »

Mais, finalement, les années 90, c’est aussi un temps où l’on ne mesurait pas la perniciosité du danger. Et « pourquoi la Honda 900 CBR Fireblade, fleuron de l’industrie japonaise, sur laquelle roulait Claude ce 22 juin 1999, était-elle réservée à l’exportation vers l’Europe et interdite au Japon » ? Pétrie par la culpabilité, Brigitte Giraud enquête, explore minutieusement les travers des derniers instants du siècle dernier, pour tenter de trouver une explication à l’engrenage implacable dans lequel elle s’est retrouvée embarquée malgré elle.

A-t-on cherché à la punir ? A-t-on cherché à punir Claude ? Pour leur imprudence. Pour avoir osé être heureux. Trop heureux. Et si elle n’avait récupéré les clés plus tôt ? Et si elle n’avait pas décalé son rendez-vous à Paris ? Et si elle n’avait jamais parlé à sa mère ? Et si son frère n’avait pas garé sa moto dans leur garage ? Et si, et si, et si. Et si ce 22 juin n’avait pas été un perfect day… peut-être aurait-il fini comme tous les autres jours. Dans l’indifférence.

Vivre vite de Brigitte Giraud mérite-t-il son prix Goncourt 2022 ?

Treizième femme à remporter le prix Goncourt – aka le plus prestigieux des prix littéraires français – depuis sa création en 1903, Brigitte Giraud a défié tous les pronostics des critiques littéraires. Rien ne la prédestinait à remporter le prix Goncourt 2022, et pourtant… nous y voilà. Quel est donc le secret du livre qui a succédé au fameux La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr ?

Prix Goncourt 2022, Vivre vite de Brigitte Giraud est un texte dénué de métaphore qui percute le lecteur de plein fouet par sa sobriété stylistique. Et c’est là que tient le remarquable du génie littéraire de l’autrice. Entre faisant flirter la fiction avec l’intimité de son journal personnel, Brigitte Giraud réussit le joli tour de force d’esquisser le manque de l’autre sans aucune forme de romantisme. En effet, c’est avec un prosaïsme étonnant qu’elle décrit la mort et l’absence sans aucune poésie. La mort est réelle, elle fauche des gens et il n’y a aucune forme de lyrisme ou d’idéalisme à en tirer. Elle s’incruste dans nos vies malgré nous, un point c’est tout.

« Il n’y a pas d’ordre, ni chronologique ni méthodique, à l’enchaînement des événements. Seulement des vagues qui se profilent depuis l’horizon, bien visibles sur leur ligne de crête, le plus souvent inoffensives parce que prévisibles, vaguelettes ou rouleaux peu importe, et puis il y a ces lames de fond, qu’on n’a pas vues venir, qui enflent et viennent vous engloutir quand vous avez le dos tourné »

Si l’autrice malgré tout tend à expier son ineffable douleur, vous n’y trouverez aucune trace de rationalisation fallacieuse. La littérature aurait eu le pouvoir d’enrayer la marche infernale du destin pour lui permettre de croire, l’espace d’un instant, qu’elle aurait pu sauver Claude. Mais il n’en est rien. Parce que « il n’y a pas de si » dans la réalité. Une phrase brute qui réussit à révéler l’émotion sincère qui se cache derrière la pudeur inhérente au style de Brigitte Giraud. Une phrase simple, bien loin des envolées lyriques que la tristesse permet parfois aux écrivains de créer, qui dévoile toute la puissance émotionnelle du roman. Et c’est ainsi, juste comme ça, au détour de mots percutants posés ici et là, que Brigitte Giraud nous rappelle qu’à vouloir vivre trop vite, on en oublie parfois de vivre… tout simplement. À vous d’en tirer les conclusions que vous voulez désormais…

La réponse est donc oui. Vivre vite mérite son prix Goncourt et, probablement, d’également figurer parmi la liste des meilleurs livres 2022. Et si Brigitte Giraud a écrit « je maudis ce monde qui se pliait à mon désir » dans Vivre vite, on ose espérer qu’elle appréciera les hommages qui lui ont été à faits à leur juste valeur.

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