Reine de cœur d’Akira Mizubayashi : partition d’un amour à rebours

Sous l’impulsion d’une symphonie entêtante et poétique, Reine de cœur d’Akira Mizubayashi nous conte une histoire d’amour à rebours. Une romance avortée par l’horreur de la guerre, par la folie humaine et la quête folle de liberté d’un jeune musicien japonais expatrié à Paris…

Après Âme brisée, Akira Mizubayashi poursuit sa dramaturgie symphonique saisissante avec Reine de cœur. Sur l’air de la Symphonie concertante de Mozart et de la Huitième symphonie de Chostakovitch, il croise les temporalités, brise des rêves de jeunesse, fait naître des amours contrariés dans les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale

Publié aux éditions Gallimard le 10 mars dernier, Reine de cœur est composé de cinq mouvements – telle une symphonie – portés par la musique des mots et la puissance du langage qu’Akira Mizubayashi maîtrise d’une main de maître. Aussi visuel que sonore, Reine de cœur décrypte avec beaucoup d’émotion et « des moyens propres à la musique toute la violence de la guerre et ses effets ravageurs sur le psychisme humain ».

Reine de cœur d’Akira Mizubayashi : un hymne à l’amour et la liberté

Si tout commence avec une histoire d’amour teintée par l’obscurantisme qui régnait durant la Seconde Guerre mondiale, on comprend rapidement, entre deux notes, que l’essentiel de Reine de cœur est ailleurs… Bien plus qu’un simple roman d’amour, le livre d’Akira Mizubayashi est une véritable ode à la liberté.

Dès les premières pages, nous voilà saisis d’une épouvante abjection… Des soldats japonais, dépêchés en Mandchourie, se livrent à des exécutions sommaires sous l’œil horrifié de Jun Mizukami, le héros torturé du roman, « on entend, dans le tremblement du temps qui semble s’étirer à l’infini, le chant sanglotant d’un cor anglais traduisant la solitude du soldat, son état de déréliction désespérante », incapable de se plier aux ordres du Rescrit impérial aux militaires et aux marins. Mais à l’époque, s’y opposer, c’est devenir un traitre à la nation…

Mais où est donc passé Akira Mizubayashi, cet auteur à la plume épurée qui nous convainquit que la musique avait le pouvoir d’adoucir notre condition humaine ? Et où est cette reine de cœur que nous promettait le titre du roman ? Peut-être dans le regard de cette institutrice française croisé au hasard des rues parisiennes avant que la guerre n’éclate… ou ailleurs…

« Je me souviendrai toujours de la beauté frémissante du motif final en trois notes, motif d’une simplicité mozartienne qui descend du ciel tel un message phosphorescent envoyé par un ange aux ailes éployées et qui se répand ensuite sans religion, sans frontières, une prière sans paroles des âmes errantes ; je vivrai en elle, comme elle vivra en moi, longtemps, très longtemps »

Revenons un peu en arrière, voulez-vous ? Eh oui ! Il va falloir vous y faire, Reine de cœur n’est qu’un chassé-croisé entre le passé et le présent qui entremêle la petite histoire à la grande Histoire qui opposa à la France au Japon. Si tout naît dans la romance gracile qui unit Jun, l’expatrié musicien japonais, et Anna, la petite Parisienne, l’Histoire les avale bientôt pour mieux les broyer dans un océan de solitude. En effet, quand Jun est appelé pour combattre sous les ordres de Sa Majesté Impériale, leur idylle prend fin brusquement. Séparés par des milliers de kilomètres, leur amour s’éteint en même temps que l’espoir d’un avenir meilleur leur échappe.

Enceinte de leur enfant, Anna s’enfonce dans une douleur ineffable tandis que Jun, sur le front, perd la raison sous la vue de l’indicible. L’histoire aurait pu s’arrêter là… mais il n’en est rien. Au début des années 2000, nous retrouvons Mizuné, une jeune altiste, qui tombe sur un livre qui va changer sa vie. Un livre qui conte l’histoire de ses grands-parents séparés pendant la guerre avec une justesse déconcertante… Mais qui est donc ce mystérieux auteur qui semble aussi bien connaître son histoire familiale ?

En reprenant ses sujets de prédilections, Akira Mizubayashi nous livre un roman sur la mémoire et la transmission bouleversant. Au travers des destins croisés de Jun, Anna, Ajako, Mizuné et Oto, il raconte une horreur rythmée par des timbales frénétiques et assourdissantes. Un roman qui chante la liberté avec une cruauté ensorcelante, qui use la langue française dans une polyphonie envolée, qui nous hypnotise pour mieux nous émouvoir.

Vous l’aurez compris, tantôt apaisée, tantôt violente, la musique est le personnage principal de ce roman « pour lui, la musique devait être apte à rendre compte des horreurs et des folies dont l’humanité était capable sans scrupule ». Ajoutez-y la plume délicate et sensible d’Akira Mizubayashi et vous obtiendrez un condensé d’émotions sincères au milieu de ce que l’humanité peut faire de plus abominable…

Reine de cœur : une réécriture du mythe d’Orphée et Eurydice ?

À la lecture de Reine de cœur d’Akira Mizubayashi, on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec l’histoire d’amour mythologique entre Orphée et Eurydice. Comme Orphée, Jun montre de grandes aptitudes à la musique et la poésie dès son plus jeune âge. Et c’est son instrument qui sera le précurseur de sa rencontre avec Anna.

Dès lors, ils jouent une partition aux résonnances parfaites que l’enfer de la guerre viendra déchirer. Comme Orphée et Eurydice, ils sont arrachés l’un à l’autre de manière brutale. Alors, dans l’espoir de se retrouver, chacun accepte de se rendre en Enfer « devenus âmes errantes, ils s’étaient faufilés dans leurs mots respectifs qui témoignaient de l’authenticité à fleur de peau de la souffrance intérieure qu’ils enduraient »… Mais, à l’instar de nos héros mythologiques, aucun d’eux n’en ressortira vivant.

« La souffrance et le délire l’ont conduit finalement à la mort sans tarder… En fait, la folie est une forme de résistance, je crois… ou plutôt, comment dirais-je, la forme excessive et extraordinaire que prend l’acte de résistance. C’est le lieu d’inscription de la violence innommable »

On dit souvent que l’Enfer prend différentes formes, l’histoire de Jun et Anna – et plus largement notre Histoire à tous – nous le rappelle cruellement « la photo déchirée était la preuve irréfragable et immarcescible de cette séparation douloureuse qu’avait imposée l’Histoire, cette dévoreuse sans pitié de destins individuels ». Et c’est probablement là que tient tout le génie d’Akira Mizubayashi ! En retraçant le destin de deux jeunes gens à travers une dimension orphique, c’est une partie de l’Histoire de l’humanité qu’il revisite avec une musicalité littéraire remarquable qui ne vous laissera pas insensible…

En bref, Reine de cœur est un livre qui s’appuie « sur la force de l’anonymat afin de donner à leur histoire une dimension universelle ». Un témoignage musical d’une beauté rare qui s’érige, sans nul doute, parmi les meilleurs livres de l’année 2022… Un roman, entre ténèbres et lumière, que nous vous conseillons de lire absolument !

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