Quartier lointain de Jirô Taniguchi : le manga qui illustre les regrets avec une douce poésie amère

Sans jamais tomber dans le pathos, Quartier lointain nous raconte une histoire universelle bouleversante… celle de la famille. Chef-d’œuvre d’une grande sensibilité, le manga de Jirô Taniguchi entremêle l’enfance à l’âge adulte dans un mélange de mélancolie latente, de poésie et de douceur…

Disparu en 2017, le japonais Jirô Taniguchi a laissé derrière lui une œuvre colossale mondialement reconnue. Érigé comme le poète incontestable du manga, il écrit Quartier lointain en 1998 et signe le début d’une série de récits intimistes et sensibles avec pour personnage principal la famille. En jouant avec la nostalgie de l’enfance, il nous invite à aimer notre présent en observant à la loupe les ombres terrifiantes qu’y projette notre passé malgré nous.

Le secret du succès de ce manga ? Difficile à dire… En effet, sur le fond, Quartier loin n’a rien de vraiment très original. Et c’est peut-être là que tient toute la force poétique du manga. Si le voyage dans le temps fait office de fantasme dans nos sociétés modernes « avec le temps, nous croyons grandir, mais la maturité n’est qu’un leurre, une entrave à notre âme d’enfant », il n’en reste pas moins le point de départ d’une histoire sensible qui regorge d’une sincérité remarquable. Et c’est peut-être là que réside discrètement toute la force narrative du manga de Jirô Taniguchi… dans la pureté du récit. Parce que bien plus qu’un conte fantastique, Quartier lointain se veut un savant mélange d’introspection personnelle, de réflexion sur notre destinée et de notre rôle au sein de la famille.

En bref, si vous ne l’avez encore pas lu, vous avez manqué quelque chose… Vous l’aurez compris, Quartier lointain fait partie de ces mangas à avoir lu au moins une dans sa vie !

Quartier lointain illustre le voyage dans le temps comme une remise en question intemporelle

Alors que notre héros, Hiroshi prend le train pour un voyage d’affaires, il atterrit, sans bien savoir comment, dans sa ville natale. Après une visite au temple où repose sa mère, il perd connaissance et se réveille dans le corps de l’adolescent de 14 ans qu’il était autrefois « ce quartier autrefois familier, je l’avais cru lointain, à jamais enfoui dans ma mémoire. Je me tenais pourtant en son cœur, immobile et désorienté ». Malgré la reprise de codes traditionnels, le train illustrant le passage d’un monde à l’autre, Jirô Taniguchi pique notre curiosité par ses dessins épurés, mais émouvants, et un scénario construit d’une main de maître.

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Ce qui est assez paradoxal quand on sait que Jirô Taniguchi n’expliquera ni le pourquoi ni le comment de ce voyage temporel. Et qu’importe finalement ! Ce n’est pas là que réside le cœur de Quartier lointain. En effet, tout le manga repose sur les ressentis et les émotions d’Hiroshi, le personnage principal. Du bonheur de retrouver une époque révolue « Je revivais mes 14 ans, et je découvrais à quel point ils avaient été précieux… Je savourais ces instants de bonheur » à la réalité future qui plane insidieusement au-dessus de cette famille, le lecteur plonge, en même temps qu’Hiroshi, dans le Japon des années 60, le Japon d’après-guerre, le Japon de l’émancipation.

Pourtant, si rien de cela n’est rationnel, Jirô Taniguchi continue de faire défiler, sous nos yeux ébahis, le quotidien extraordinairement ordinaire d’un adolescent de 14 ans. En effet, dans cette réalité alternative, Hiroshi retrouve sa maison familiale, les dîners familiaux, ses amis d’enfance et la flamme des premiers amours… En revanche, si Hiroshi en vient, parfois, à oublier sa condition « Je me laissais entièrement emporter par le cours de ma nouvelle enfance de rêve », ses souvenirs du futur sont là pour lui rappeler que rien n’est vraiment comme avant… En effet, être un homme de 48 ans coincé dans le corps d’un gamin de 14 ans, ça change tout. Et Hiroshi va en faire les frais à ses dépens « En revivant mes 14 ans, j’avais l’impression de découvrir ce qui m’avait échappé jusqu’alors ».

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Eh oui ! Si Jirô Taniguchi vous fait voyager dans le temps, ce n’est pas simplement pour profiter de l’insouciance retrouvée de vos jeunes années. Mais plutôt pour vous remettre en question. Face aux erreurs du passé, peut-on tout effacer pour mieux recommencer ? Alors, après avoir joui de l’inconscience de l’adolescence « Dans cette autre enfance, où les caprices du hasard m’ont projeté, je profite sans remords du bonheur de vivre une nouvelle vie », voilà Hiroshi confronté à ces vieux démons… N’est-il pas en train de fuir ses responsabilités de père de famille « la réalité, celle de l’adulte que j’étais, semblait s’effacer, comme s’effacent les souvenirs lointains » en se délectant de cette vie d’apparence simple ?

Confronté à ses erreurs passées, Hiroshi va bientôt devoir tout remettre en question « Mon passé se modifiant n’allait-il pas fausser l’avenir ? Cette idée me terrifiait ». Alors que la famille semble être le noyau central de son monde, l’homme de 48 ans, caché au plus profond de lui, sait que tout cela n’est qu’éphémère, que bientôt cette famille telle qu’il la connaît n’existera plus… Tapi dans l’ombre, un drame familial menace l’équilibre. Et bientôt Quartier lointain se fait l’incarnation d’un adolescent qui ne voulait pas laisser partir son père… Comme ça, entre deux phrases gorgées de poésie, Jirô Taniguchi touche à l’essentiel.

Jirô Taniguchi brosse le portrait de l’histoire tragique et universelle d’une famille

Même si « personne ne devient jamais vraiment adulte » et que « l’enfant que nous avons été est toujours là, bien vivant, tout au fond de nous », force est de constater que la réalité finit toujours par nous rattraper. En partant à la redécouverte de son passé, Hiroshi réalise, en même temps que le lecteur, que « le temps empruntait finalement d’autres voies que celles du passé ».

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Alors qu’il voudrait changer le cours des choses et empêcher son père de s’évaporer subitement dans la nature, il est soudain frappé par un éclair de lucidité. En tant qu’adulte, il est en train, malgré lui, de reproduire le schéma familial « Les années peuvent passer, vous, les hommes, vous ne restez jamais que des mômes ! Mais le plus fort, c’est que vous trouvez toujours une gourde pour vous le pardonner ». Et si le choix de son père était finalement le sien ? En effet, de fil en aiguille, Jirô Taniguchi nous explique le choix d’un père qu’aucun autre homme ne peut comprendre… avoir de l’avoir vécu lui-même.

Et c’est ainsi que le rêve vira au cauchemar… Comme ultime ressort à son manga, Jirô Taniguchi revient à la dualité caractéristique qui donne le ton à l’entièreté de Quartier lointain. Passé et présent, l’enfant et l’adulte, l’ignorance et la connaissance, l’enfant et son père… Mais si tout semble aller de pair, « on n’a qu’une seule vie » et ça c’est irrémédiable. Si nos décisions ne tiennent qu’à nous, que les choix possibles sont multiples, « il est encore temps, tu comprends ? Je crois que je peux recommencer », seule une voie s’ouvre à nous in fine… celle que nous avons choisie.

Et c’est probablement là que tient toute la magie du manga Quartier lointain… Si la tentation est grande de vouloir tout changer, de tout recommencer à zéro, « même dans une nouvelle vie, il semblait impossible d’influer sur les événements majeurs ». Sans jamais tomber dans le dramatique, Jirô Taniguchi brosse le portrait de la vie avec ses joies et ses déceptions. Quoi qu’il arrive, nous sommes toujours obligés de composer avec les choix de ceux qui nous entourent, de ceux que nous prenons, mais aussi de ce que la vie nous offre. Et c’est ainsi que Quartier lointain, en tournant sa dernière page, vous laissera au pied du mur…

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Vous l’aurez compris, c’est en mêlant la sobriété à l’onirisme que Jirô Taniguchi réussit à nous partager un manga qui déborde d’humanité. À n’en point douter que la délicatesse de son coup de crayon noir et blanc vous laissera muets d’admiration. Il nous rappelle, avec une brutalité poétique surprenante, que tout ce qu’on n’a pas eu le temps de dire ou de faire a construit la personne que nous sommes devenus aujourd’hui « Le temps… Le temps écoulé. Voilà ce qu’on ne peut pas changer ».

Avec avoir refermé Quartier lointain, vous plongerez inconsciemment dans les brumes de votre mémoire afin de lever le voile des souvenirs qui vous ont conduit jusqu’ici. Jusqu’à ce moment précis. Intemporel, le manga de Jirô Tanugichi continuera longtemps encore de peupler les rayons des bibliothèques du monde entier… Pourquoi ? Tout simplement parce que d’un simple battement d’ailes de papillon, il aura réussi le coup de force d’amener ses lecteurs à dresser le bilan de leur vie, loin des regrets et du jugement, pour enfin emprunter le chemin du pardon. Quartier lointain se ferait presque le miroir de toutes nos vies réunies…

Et si vous ne sentez pas encore prêts à laisser derrière vous cette histoire empreinte d’une sensibilité ineffable, nous ne pouvons sur vous conseiller de vous vous plonger dans le film Quartier lointain

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