Numéro deux ou l’histoire de celui dont on ne prononça jamais le nom

À la fin, il n’en restera plus que deux. Mais seul l’un d’entre eux brillera sous le feu des projecteurs… Le dernier livre de David Foenkinos raconte l’histoire du Harry Potter qui n’a pas été choisi. Entre la déchéance et le triomphe, la frontière est bien maigre. Et c’est ainsi que Numéro deux nous amène à nous demander ce que veut vraiment dire réussir sa vie…

En 1999, le monde entier est en ébullition. Deux ans après la parution de Harry Potter à l’école des sorciers, la franchise est sur le point d’être adaptée au cinéma. Et tous les enfants âgés d’une dizaine d’années ne rêvent que d’interpréter l’Élu. Enfin, tous sauf un… Martin Hill « n’avait pas spécialement envie de suivre la mode ». Pourtant son destin, plus que celui de n’importe qui d’autre, sera à tout jamais lié à celui de Harry Potter.

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Mais comment David Foenkinos en est arrivé à écrire Numéro deux ? Eh bien tout simplement en partant d’une anecdote publiée dans The Huffpost en 2016. Dans cet article, on découvre pourquoi et comment Daniel Radcliffe a été choisi pour prêter ses traits au garçon à lunettes le plus célèbre du monde des sorciers et des Moldus. C’est aussi dans cet article qu’il est révélé qu’à la fin du casting, il n’en resta que deux. L’Autre, anonyme du grand public, ne fera plus jamais parler de lui.

Et c’est précisément son histoire (ou son absence d’histoire) qu’a décidé de raconter David Foenkinos avec son livre paru pour la rentrée littéraire de janvier 2022. Entre humour et mélancolie, à travers le destin avorté de ce petit garçon, il nous amène à nous interroger sur la définition de la réussite… s’il en existe bien une.

Numéro deux ou « un jeu d’enfant avec un enjeu d’adulte »

Mais qui est donc Martin Hill, nous direz-vous ? Eh bien, tout simplement un petit garçon comme tous les autres ! Ou presque. Franco-britannique, il mène sa vie entre Londres et Paris où vivent respectivement ses deux parents. En somme, un petit garçon ordinaire qui, un jour, va avoir besoin de lunettes… Mais attention, pas n’importe lesquelles !

Des lunettes noires et rondes… oui, comme celles de Harry Potter ! Un acte anodin dans une vie, certes, pourtant, c’est celui qui marquera les premières cartes du château qui s’écroulera bientôt. Sosie de Harry sans le savoir, Martin vit dans l’insouciance de son âge « il avait hérité d’une forme d’incompatibilité au réel, d’une aisance dans le monde imaginaire » jusqu’à ce que David Heyman, un producteur, pose son regard sur lui sur un plateau de tournage où son père est accessoiriste.

Après cette rencontre, tout s’enchaîne. Peut-être un peu trop vite… Et voilà que, quelques essais réussis plus tard, les espoirs du petit garçon sont au plus haut. Il se voit déjà enfiler la robe du célèbre petit sorcier pour incarner une figure qui restera gravée à tout jamais dans l’esprit des fans… Mais l’histoire en décida autrement « tout était de la faute de ce petit quelque chose en plus ». Daniel Radcliffe avait montré une fragilité doublée d’une ténacité dont, bientôt, devrait faire preuve le jeune sorcier à l’écran… Une force de caractère que le petit Martin n’a pas su laisser transparaître.

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Et soudain, le voilà botté en touche. Comme ça, l’air de rien, sans plus de sommation. La postérité se souviendrait de lui comme l’éternel numéro deux. Le voilà condamné à vivre sa vie entre la colère et la déception. En bref, une vie dans l’ombre de l’Autre « cela pouvait rendre fou de passer à côté de tellement pour si peu ». Où avait-il commis une erreur ? Pourquoi avait-il échoué si près du but ? Cet échec faisait-il de lui un raté ? Torturé par de sombres pensées, le petit garçon décida qu’il ne penserait plus jamais à Harry Potter… Mais l’ironie du sort fut qu’il serait sans cesse rattrapé par tout ce qu’il aurait pu avoir « Ce fameux droit à l’oubli que l’on évoque pour les criminels, il ne pouvait pas s’en prévaloir. Pire, on aurait dit que le pays entier soufflait sur les braises de son échec ».

Et, bientôt, Martin comprend que « la vie n’a pas de marche arrière » et que le temps continuerait de s’écouler inexorablement… Le choc est violent, le voilà forcé de quitter le monde de l’enfance pour intégrer celui des adultes. Mais comment se reconstruire après un crash qui n’aurait jamais dû avoir lieu ?

David Foenkinos redéfinit les limites de l’échec

« Doué pour l’ailleurs, doué pour rêver sa vie au lieu de la vivre », Martin se recroqueville dans sa carapace. Incapable de disparaître de la surface de la Terre, « il ne voyait d’autre solution que de se protéger par la solitude ». Foudroyé par le mauvais sort, celui du numéro deux, Martin Hill est littéralement poursuivi par Harry Potter : à la télévision, dans les librairies, sur les tubes de dentifrice… et même jusque dans la chambre de ses petites amies. Harry Potter est partout, si bien que « le réel et la fiction, tout se mélangeait dans sa tête ».

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Quoi qu’il fasse pour se détacher du sorcier, il reste un enfant qui a encore besoin de magie pour se reconstruire. Et malgré son aversion pour Harry, il ne peut s’empêcher de s’identifier à lui. Orphelin comme le héros de JK Rowling, il est marqué par une cicatrice invisible, certes, mais tout aussi douloureuse. Et bientôt, Harry Potter devient son propre Voldemort. Chaque fois qu’il croise son regard sur une affiche de cinéma, cette cicatrice se réveille pour mieux le torturer « Si tous les enfants du monde avaient rêvé d’être à sa place, qu’en était-il de celui qui avait failli y être ? »…

Incroyablement sensible et touchant, Martin nous entraîne dans les failles de sa douleur de son enfance à ses débuts dans l’âge adulte. Une douleur incompréhensible, que son entourage juge parfois ridicule, mais dont il n’arrive pas à se débarrasser : « comment vivre avec l’idée qu’une autre personne a pris notre place ? ». Littéralement harcelé par lui-même et les autres, Martin se bat avec le sentiment de rejet qui lui colle à la peau. Un harcèlement dont il a dû mal à délimiter le début et la fin, entre un merchandising persécutant et un beau-père dont l’humour noir semble dépasser l’entendement.

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En mettant à l’épreuve son personnage, le dernier livre de Foenkinos pousse Martin dans ses retranchements les plus sombres. Hanté par son échec, il apprend à ses dépens que « la vie se résume peut-être à ça, une incessante expérimentation de la désillusion, pour aboutir avec plus ou moins de succès à une gestion des douleurs ». Échouer ne veut pas dire se condamner soi-même. Peut-être est-ce même dans l’échec que survient la force de se reconstruire et de construire quelque chose de nouveau. David Foenkinos nous rappelle qu’à force de désirer ce que l’on n’a pas, nous devenons les artisans de notre propre malheur. Heureusement, avec le temps viennent l’expérience et « la capacité de supporter les coups ».

Et finalement, Martin Hill, c’est un peu vous, c’est un peu nous, c’est un peu eux. Un homme qui trébuche sur le chemin de la vie, un homme qui rêve les yeux ouverts. Mais un jeune homme qui finira par être frappé par la lucidité « chacun avait désiré ce qu’il n’avait pas. La lumière pour l’un, l’ombre pour l’autre », un ultime éclair qui lui fera définitivement tourner la page…

Vous l’aurez compris, ce livre de la rentrée littéraire de janvier 2022 n’est pas tout à fait comme les autres… Entre les anecdotes sur l’univers imaginé par JK Rowling et la douleur d’un personnage qui tente de remonter une pente qu’il n’aurait jamais dû dévaler, Numéro deux est un livre capable de tous nous toucher à différentes échelles. En bref, un roman aux dimensions psychologiques et dramatiques étonnantes « On vit aujourd’hui sous la dictature du bonheur des autres. Ou, en tout cas, leur prétendu bonheur… » qui redéfinit l’échec sous un nouvel angle « on ne rate pas sa vie, on la recommence ». En quatre mots : une histoire pleine d’humanité.

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