Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal : un roman choral engagé pour la cause des femmes

Munyal. Prendre son mal en patience. Voilà ce à quoi sont condamnées les femmes que raconte Djaïli Amadou Amal dans son livre Les Impatientes. Un roman choral qui résonne comme une révolte sourde et explore, sans aucun tabou, la question du mariage forcé et de la polygamie. Saisissant !

Avec son livre Les impatientes, Djaïli Amadou Amal nous entraîne au cœur d’une société de la région du Sahel où « une femme heureuse se reconnaît à ses voyages à La Mecque et à Dubaï, à ses nombreux enfants et à sa belle décoration d’intérieur ». Paru en 2017 au Cameroun sous le titre Munyal ou les larmes de la patience, prix Goncourt des lycéens 2020 et prix Orange du livre en Afrique en 2019, Les Impatientes dénonce la barbarie faîte aux femmes au nom d’une mauvaise interprétation de l’Islam pour coller à des lois régies par les hommes.

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Prisonnières d’une effroyable fatalité, les jeunes filles de la bonne société camerounaise sont jetées en pâture, alors qu’elles sont encore adolescentes, à des hommes au nom de la réputation et de la dignité inhérentes à leur cage dorée… Ton mari te bat ? Ne t’inquiète pas, les choses vont s’arranger. Sois patiente et redouble d’efforts pour le satisfaire. Ne le contredis surtout pas et veille à répondre à tous ses caprices. S’il te bat à nouveau, c’est sûrement que tu n’auras pas fait suffisamment d’efforts. Ressaisis-toi ! « La patience est un arbre dont la racine est amère, mais les fruits très doux ».

Des mots qui claquent à la figure des lecteurs, un peu comme les gifles résonnent sur les joues de ces femmes bafouées. Des mots terribles qui sont d’autant plus frappants quand on sait que Djaïli Amadou Amal s’est inspirée de ses deux propres mariages forcés pour donner une voix à Ramla, Hindou et Safira. Vous l’aurez compris, à travers son livre Les Impatientes, l’autrice camerounaise dénonce le poids des traditions, « j’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs », et des coutumes patriarcales.

Les Impatientes : trois portraits de femmes au destin brisé

Les Impatientes, c’est un roman choral poignant. Chacune leur tour, Ramla, Hindou et Safira vont prendre la parole pour raconter leur destinée avortée par la force et la volonté d’une société patriarcale intransigeante. Une société où « une femme naît avant tout épouse et mère », une société où « la place d’une femme est avant tout dans son foyer ». En bref, une société où la femme est privée de toute liberté d’expression et de mouvement.

« Munyal, patience mes filles ! Telle est la seule valeur du mariage et de la vie. Telle est la vraie valeur de notre religion, de nos coutumes, du palaaku ; intégrez-la dans votre vie future. Inscrivez-la dans votre cœur, répétez-la dans votre esprit ! Munyal, vous ne devrez jamais l’oublier »

Condamnées au silence et à l’obéissance, elles s’abreuvent d’une patience éternelle pour perpétuer la lignée et faire régner la paix dans leur concession respective – entendez des terrains qui regroupent des habitations d’une famille élargie. Parce que oui, là où nous entraîne Djaïli Amadou Amal, la polygamie est une pratique courante – presque banale. Selon les hommes, cette tradition permettrait de perpétuer le bonheur au sein de leur concession.

« Les conseils d’usage, qu’un père donne à sa fille au moment du mariage et, par ricochet, à toutes les femmes présentes, on les connaissait déjà par cœur. Ils ne se résumaient qu’à une seule et unique recommandation : soyez soumises »

La première impatiente à prendre la parole est Ramla. À peine dix-sept et des rêves plein la tête, c’est une jeune femme pleine d’ambition et amoureuse. Si elle a une idée précise de son destin – épouser Aminou, l’homme qu’elle aime et devenir pharmacienne – tout va voler en éclat quand son père la donne en mariage à un homme pour le bien de ses affaires. Un homme riche qui, après l’avoir vu dans la rue un bref instant, a décidé qu’elle serait sa seconde épouse. Sans plus de sommation, Ramla doit faire une croix sur son avenir pour comprendre que « le paradis d’une femme se trouve aux pieds de son époux » – même si elle ne l’a pas choisi. Munyal !

Ramla sera mariée à Alhadji Issa le même jour où la douce Hindou, sa demi-sœur, devra épouser son cousin, Mamadou. Un homme raté, violent et colérique à cause de son penchant pour l’alcool et la drogue. Un homme abject qui a déjà tenté de violer la jeune femme par le passé. Mais qu’importe puisque « vous appartenez à votre époux et vous lui devez une soumission totale ». Entre ses mains, la jeune femme n’est qu’un jouet, mais comme « il était écrit dans le Coran qu’un homme a la légitimité de punir et de battre son épouse si elle est insoumise », Hindou devient la seule fautive de son mauvais caractère. Munyal !

Enfin, il y a Safira, la première épouse d’Alhadji Issa, qui voit d’un très mauvais œil l’arrivée de la jeune et belle Ramla dans sa concession. Trente-cinq ans – autant dire une vieille femme dans cette société où les apparences comptent plus que n’importe quoi d’autre – et très amoureuse de l’homme avec qui elle est mariée depuis vingt ans, elle est persuadée qu’il « n’y a pas pire ennemie pour une femme qu’une autre femme ». Prête à tout pour faire disparaître Ramla de sa vie, elle va user de potions et d’incantations vaudous pour tenter de l’évincer… bien que la jeune femme ne soit pas son ennemie. Munyal !

Trois femmes. Trois destinées différentes. Mais une seule et même voix. Celle de la colère. Confrontées à une suprématie et une cruauté masculine sans limites, elles vont devoir se battre pour tenter de se libérer. Y parviendront-elles ? On vous laisse le découvrir…

Les Impatientes : un livre qui dénonce les conditions de vie des femmes peules

En nous immergeant, tour à tour, dans la vie de Ramla, Hindou et Safira, Djaïli Amadou Amal redonne une voix à toutes les femmes peules qui en sont privées. Bien plus qu’un roman polyphonique ou qu’un livre féministe, Les Impatientes résonne comme un hommage.

« Il est difficile, le chemin de vie des femmes, ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n’avons pas de jeunesse. Nous ne connaissons que très peu de joies. Nous ne trouvons le bonheur que là où nous le cultivons »

Un hommage qui permet de rompre le silence assourdissant, complice et forcé dans laquelle sont enfermées toutes ces femmes. « Pourquoi m’empêchez-vous de respirer ? Pourquoi m’empêchez-vous de vivre ? ». En s’appuyant sur les témoignages fictifs de ces trois femmes, l’autrice dévoile dans un style simple, mais terriblement frappant, les véritables conditions de vie des femmes au Sahel. Prisonnières d’un système patriarcal qui les condamne à servir les hommes pour leurs « bons plaisirs », elles vont devoir user de ruses et de discrétion pour dénouer leurs poignets de leurs liens invisibles, mais indénouables aux yeux des lois érigées par les hommes.

« Il a toujours raison, il a tous les droits et nous, tous les devoirs. Si le mariage est une réussite, le mérite reviendra à notre obéissance, à notre bon caractère, à nos compromis ; si le mariage est un échec, ce sera de notre seule faute »

Vous l’aurez compris, Les Impatientes se veut une dénonciation spontanée, mais bouleversante, de la domination masculine à l’état pur. Si jamais on ne pourra placer l’intrigue sur une ligne temporelle, on comprend, via quelques petits indices spatio-temporels, que l’histoire de Ramla, Hindou et Safira se déroule dans un temps qui n’est pas très éloigné du nôtre. Pourtant, personne ne trouve à redire à la situation et c’est là que tient l’essentiel de ce livre…

Pourquoi lire Les Impatientes ? Tout simplement pour donner du poids à ce cri de colère unanime. Dans une région où « il ne faut pas pleurer car les yeux trahissent toujours les faiblesses du cœur, même les plus voilées », ce roman engagé nous invite à nous révolter à leurs côtés. Avant d’être un roman féministe, Les Impatientes se veut un appel à la sororité.

Car dans une société où la polygamie est de coutume, le plus terrible, est de voir des femmes se déchirer entre elles pour l’amour d’un homme pour lesquelles elles ne sont qu’une pièce dans l’échiquier de leur vie. Figées dans la tradition ancestrale, elles devront leur seul salut dans le pouvoir émancipateur de l’éducation. Voilà toute la portée du message que Djaïli Amadou Amal adresse à ses lecteurs. Les Impatientes est un livre cruellement émouvant, mais pourtant indispensable, qui impose respect et admiration.

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