Le Grand Monde, la nouvelle saga familiale de Pierre Lemaitre

Après Au revoir là-haut et le remarquable succès de sa trilogie Les enfants du désastre, bienvenue dans Le Grand Monde, premier opus d’une série de quatre livres, signé Pierre Lemaitre, qui n’a jamais si bien porté son nom. Et ça démarre sur les chapeaux de roue avec ce roman survolté et son cortège d’émotions.

Faut-il encore présenter Pierre Lemaitre, récompensé par de nombreux prix littéraires ? Auteur de polars remarqués, Lemaitre acquiert un nouveau statut avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013 et sa superbe adaptation cinématographique à laquelle il a participé. Couleurs de l’incendie et Miroir de nos peines suivront pour constituer une magistrale évocation de l’entre-deux-guerres.

le grand monde pierre lemaitre

Le grand monde : le nouveau projet romanesque de Pierre Lemaitre

« Depuis Au revoir là-haut, je veux feuilleter ce siècle (…). Je voulais que Le Grand monde fasse écho à Au revoir là-haut tout en resserrant les boulons sur l’histoire d’une famille ». Ce sera la famille Pelletier. Le roman se consacre à la seule année 1948, il s’en explique « Le début des 30 glorieuses, ce sont des grèves, du chômage, une société fracturée, des logements vétustes. Je voulais montrer au lecteur qu’elles ont commencé par un retour de guerre difficile ».

Le grand monde et la famille Pelletier

Au début du roman paru en plein cœur de la rentrée littéraire de janvier 2022, toute la famille vit à Beyrouth où prospère la fabrique des Savons du Levant. Louis, le père, Angèle, la mère, ont quatre enfants très différents comme il se doit, mais avec ce point commun qu’aucun n’a très envie de reprendre l’entreprise familiale : Jean, François, Étienne, Hélène, ont d’autres projets, loin de Beyrouth de surcroît. Effondrement des espoirs parentaux. Jean et son épouse Geneviève forment un couple très étrange qui ira chercher fortune dans le commerce à Paris, François tentera sa chance dans le journalisme, Étienne partira à Saigon à la recherche de son compagnon Raymond. Reste Hélène… pas pour très longtemps.

Mais chut. Moins vous en saurez sur eux, plus grand sera le plaisir de découvrir, chapitre après chapitre, les multiples rebondissements de cette romanesque saga. Car, avouons-le, Lemaitre n’a pas lésiné sur les surprises, les retournements de situations. On croit bien connaître un personnage ? Détrompez-vous, c’est provisoire, il se joue de nous et on adore ça. « Dans ce genre de livre dit l’auteur, vous agissez sur deux moteurs, le suspense et la surprise ».

« Le lecteur a besoin d’histoires qui lui ressemblent mais en pire »

J’aime beaucoup cette phrase de Pierre Lemaitre parce qu’elle s’applique particulièrement bien à ce roman, et ce dans bon nombre de scènes. Quoi de plus ordinaire, au sortir des années de guerre, que le minuscule appartement parisien de Jean et Geneviève, où l’on pousse les meubles pour accueillir François à déjeuner, tellement minuscule qu’ils ne peuvent y cuisiner ? Geneviève s’en accommode fort bien d’une certaine façon puisque cela lui permet de jouer les grandes dames auprès d’une voisine encore plus démunie et qui elle, cuisine, pour eux afin de pouvoir survivre ? Quoi de moins surprenant que les efforts consentis par François pour enfin – mais à quel prix – avoir une place au Journal du soir et impressionner son intransigeant patron Denissov ? Quoi de plus émouvant que la quête éperdue d’Étienne pour retrouver son amant Raymond à une époque où, faut-il le préciser, l’homosexualité n’était pas facilement admise ? Quoi de plus compréhensible enfin que le désir de liberté d’Hélène à un moment où elle n’est pas encore tout à fait armée pour l’assumer ?

Ce sont des gens ordinaires qui, à cause de l’impitoyable plume de l’auteur, vont effectivement basculer dans le pire. On retiendra surtout l’évocation de la guerre d’Indochine et ses crimes d’une violence effroyable à côté desquels ceux commis par un tueur en série à Paris feraient presque passer celui-ci pour un petit joueur, un criminel de hasard ou alors un gars qui n’a vraiment plus grand-chose à perdre.

D’Au revoir là-haut au Grand Monde : l’arnaque comme ressort romanesque

« Il y a un véritable plaisir romanesque à mettre en scène des arnaques. L’arnaque est ambivalente. Elle est intéressante aussi bien pour le romancier que pour le lecteur, parce que moralement, on la condamne. Mais en même temps, esthétiquement, on l’apprécie quand on n’en est pas la victime. Quand ça tombe sur l’autre, une arnaque, c’est joli, et donc on se défausse facilement. Et cette ambivalence, j’essaie de la cultiver, y compris dans les personnages »

Pierre Lemaitre

Dans ce grand roman populaire, il est souvent question d’arnaques, de pots-de-vin, de malversations : le trafic des piastres en Indochine, celui de diverses marchandises pendant la seconde guerre mondiale à Paris, c’est à qui sera plus truand que son voisin : « chacun volerait l’autre, c’était une proposition très commerçante » commente ironiquement le narrateur lors d’une opération menée par un personnage dont on avait fâcheusement tendance à ignorer le potentiel jusqu’à ce moment. Je m’arrête là pour ne pas gâcher la révélation du secret final.

« J’écris des romans d’aventures sur fond historique »

Et on pourrait ajouter mâtinés d’un peu de polar, de roman sentimental, de roman social, de roman politique. Sous l’apparente facilité d’écriture se cache un énorme travail de documentation, en témoigne l’impressionnante bibliographie sur la guerre d’Indochine qui figure à la fin. L’auteur s’est aussi plongé dans les archives de France-Soir pour comprendre comment vivaient les gens au sortir de la guerre.  Si bien qu’on adhère facilement à ce qui nous est proposé, même aux rebondissements les plus surprenants.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman où « on ne fait pas de phrases, on raconte des histoires » comme le dit Denissov au jeune François, futur as du fait divers. C’est dense, énergique, tous les personnages sont intéressants. La succession des chapitres nous entraîne de Saigon à Paris, de Paris à Beyrouth, on passe d’une enquête à l’autre, tout est fait pour ne pas laisser le lecteur respirer et qu’il soit totalement pris dans l’écheveau narratif conçu par Pierre Lemaitre. La fin ouvre sur un dénouement provisoire et prometteur. De quoi laisser à chacun imaginer une suite, en attendant celle du maître.

Et pour rester dans l’ambiance en attendant le tome 2 ?

Deux films : Indochine (1993) de Régis Wargnier avec Catherine Deneuve, romance sur fond de toile historique dont l’action se déroule en 1930. Et Un barrage contre le Pacifique (2008) d’après le roman de Marguerite Duras, avec Isabelle Huppert et le regretté Gaspard Ulliel. Un film qui nous ramène en 1931 en plein cœur de la vie d’une femme abusée par l’administration coloniale. En effet, elle a investi toutes ses économies dans une terre incultivable.

Sur les trente glorieuses, un roman très différent, proche du témoignage : Nos années glorieuses de Bruno Testa, tout juste publié aux éditions Le Pommier. Les années 1950-1960 dans un village du Forez, sur fond d’immigration italienne. Néon, formica et frigidaire. La radio et la télé apportent des nouvelles d’ailleurs.

nos annees glorieuses bruno testa

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