La plus secrète mémoire des hommes ou le thriller littéraire remarquable de Mohamed Mbougar Sarr

Prix Goncourt 2021, La plus secrète mémoire des hommes interroge, torture et passionne ses lecteurs depuis sa parution. Mais qui est donc l’auteur qui se cache derrière ce livre d’une richesse infinie ? Bien plus qu’un prix littéraire, le roman de Mohamed Mbougar Sarr est un véritable labyrinthe qui questionne la définition de la littérature elle-même…

Paru dans le cadre de la rentrée littéraire 2021 aux éditions Philippe Rey, La plus secrète mémoire des hommes a immédiatement piqué la curiosité des lecteurs et des jurys des différents prix littéraires. Eh oui ! Avant de remporter le prix Goncourt 2021, le livre de Mohamed Mbougar Sarr fut le sujet favori de tous les grands les débats de la scène littéraire. Et on comprend pourquoi ! Énigmatique, envoûtant, surprenant, personne ne s’attendait à découvrir une œuvre d’une telle ampleur…

De l’enquête haletante qui nous conduira, par les différentes mises en abyme, aux quatre coins du monde, La plus secrète mémoire des hommes est un livre dont « le mystère de sa destination [nous] obsède ». Un roman dont tous les secrets ne pourront vous êtres révélés à la première lecture, mais ne vous découragez pas, il se pourrait bien que la mémoire des hommes se cache au cœur de l’œuvre…

Mais quel est donc le secret du livre qui a succédé à L’Anomalie de Hervé Le Tellier sur la prestigieuse liste du Goncourt ? C’est ce que nous avons tenté de découvrir…

Qui est Mohamed Mbougar Sarr ?

mohamed mbougar sarr biographie

Avant de nous aventurer sur le chemin sinueux tracé par La plus secrète mémoire des hommes, nous avons tenté d’élucider le mystère nommé Mohamed Mbougar Sarr. Bien avant de devenir le lauréat du prix Goncourt 2021, le garçon qu’il était a envisagé une carrière de footballeur – eh non, ce n’est pas une blague ! Bercé par le parcours éblouissant du Sénégal, pays où il est né, durant la Coupe du monde 2002, il aime taper dans la balle. Mais loin de se limiter au football, Mohamed Mbougar Sarr a également pensé à embrasser la carrière de médecin à l’instar de son père. Puis ce fut, ensuite, militaire, journaliste, avocat, professeur… jusqu’à ce que l’écriture envahisse toute sa vie « La littérature est un point de vie sur le monde. Il n’y a pas de différence entre la vie et l’écriture. Pour moi, c’est la même énergie » déclarait-il au micro de TV5 monde.

C’est donc au lycée militaire de Saint-Louis qu’il fera ses études secondaires avant de s’envoler pour la France pour continuer ses études. Après avoir terminé ses classes préparatoires au lycée Pierre d’Ailly de Compiègne, le voilà qui intègre l’École des hautes études en sciences sociales. Il s’y fera notamment remarquer pour ses recherches sur l’auteur Léopold Sédar Senghor. Cependant, le besoin irrépressible d’écrire le rattrapera et il abandonnera sa thèse avoir d’y avoir mis un point final « je n’ai pas terminé ma thèse, parce que j’ai commencé à beaucoup écrire à ce moment-là, et que la fiction l’a emporté ».

Et voilà qu’à 24 ans seulement, il publiait son premier livre intitulé Terre ceinte. Un roman coup de poing qui, au-delà d’une intrigue passionnante, traite avec beaucoup de lucidité les comportements humains face à la terreur islamique. Sans jamais tomber dans le moralisme ou le misérabilisme, il fait résonner ses mots aussi crus que cruels avec des événements qui ne seront pas sans faire écho au vécu de chaque lecteur… Et c’est ainsi que Terre ceinte, sans en avoir l’air, brosse le portrait de l’existence humaine.

Mais le jeune auteur sénégalais ne pouvait pas s’arrêter en si bon chemin… Bien que la biographie de Mohamed Mbougar Sarr n’en est encore qu’à son stade embryonnaire, son parcours de vie inspire et nous amène à nous poser de nombreuses questions… En effet, pour lui, bien plus qu’un métier, l’écriture s’impose rapidement comme l’essence de sa propre vie. On pourrait presque dire que, pour lui, la vie et la littérature se confondent. Au regard de La plus secrète mémoire des hommes, cela pose question : l’une peut-elle vivre sans l’autre ? Pourtant, et paradoxalement, dans l’une des nombreuses belles citations extraites de La plus secrète mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr écrit « C’est la vie qui compte. L’œuvre ne vient qu’après. Les deux ne se confondent pas. Jamais ». La littérature serait-elle alors le seul refuge possible pour la mémoire des hommes ? Détiendrait-elle les réponses à toutes les questions que nous nous posons depuis la nuit des temps ? Peut-être, mais encore faudrait-il « trouver son sens, sa beauté ou sa laideur, son énigme et la clef de son énigme dans un détail »…

La littérature est-elle le refuge de la mémoire des hommes ?

Ces questions posées sur le papier, il est légitime de se demander si La plus secrète mémoire des hommes se veut un livre sur la mémoire littéraire. Dans un premier temps, la réponse semble bien évidemment oui. En effet, bien qu’une histoire aux rebondissements permanents, c’est avec une idée de littérature universelle que Mohamed Mbougar Sarr engage un dialogue. Sans jamais tomber dans les clichés, en traversant un siècle et trois continents, il interroge ses lecteurs sur la définition de la littérature africaine. A-t-elle été bafouée, puis reléguée au second plan, avant d’être complètement oubliée ?

Quand on regarde TC Elimane, l’écrivain obsédant imaginé par Mohamed Mbougar Sarr, cela ne fait aucun doute « Le labyrinthe de l’inhumain est son premier livre, le premier chef d’œuvre d’un nègre d’Afrique noire qui affronte et dit librement la folie et la beauté de son continent ». Qualifié de « Rimbaud nègre » à la parution de son roman, il est rapidement crucifié par la critique française quand ses mots sont pris pour ceux d’autres grands écrivains. Après tout, comment un écrivain africain pouvait-il prétendre à égaler les auteurs français renommés ? « Vous l’avez exposé ; pas comme écrivain talentueux, mais comme on expose un homme dans un zoo humain. Comme l’objet d’une avilissante curiosité. […] Vous l’avez tué ». Le voilà condamné au purgatoire de l’anonymat.

Peut-être est-ce la cruelle et insaisissable réalité de la condition humaine qui est venue frapper TC Elimane « Ce qui l’a chagriné, c’est que vous ne l’ayez pas vu comme écrivain, mais comme phénomène médiatique, comme nègre d’exception, comme champ de bataille idéologique » ? Mais peu importe finalement… Quand Diégane Latyr Faye se plonge dans Le labyrinthe de l’inhumain, sa vie et ses certitudes chancellent et, bientôt, il remet tout en question. Pourra-t-il écrire à nouveau après avoir découvert un chef-d’œuvre d’une telle ampleur ? Aura-t-il encore des choses à dire tant qu’il n’aura pas retrouvé la trace de cet auteur maudit – ou incompris – évanoui dans la nature depuis plusieurs dizaines d’années ?

Mais, ce qui est d’autant plus fascinant avec La plus secrète mémoire des hommes, c’est que son histoire dépasse largement – et de loin ! – celle de TC Elimane ou de Diégane Latyr Faye. En effet, le vacillement intérieur ressenti par Diégane suite à la lecture du Labyrinthe de l’inhumain fait inflexiblement écho aux tremblements du monde extérieur. De la Seconde guerre mondiale à la révolte des jeunes d’aujourd’hui au Sénégal, en passant par les différents mouvements citoyens qui ont eu lieu en Afrique, Mohamed Mbougar Sarr nous embarque dans un livre qui refait le monde. On traverse le temps, on fait l’amour, on noue des amitiés, on rit, on s’engage ou on s’exile tandis que l’histoire avance. Inexorablement. En même temps que les pages défilent sous nos yeux, nous voilà en train d’écrire notre propre livre sur la mémoire.

En bref, voilà Diégane Latyr Faye embarqué dans un « un récit cannibale dont les dents [le] rongeaient de l’intérieur ». Il en est sûr, la réponse se trouve dans la littérature. Mais, sadique, son sens profond continue de lui échapper. Tout comme TC Elimane qui était l’étrange reflet d’une « blessure ouverte, dont le sang s’écoulait toutefois vers l’intérieur. Une hémorragie interne. Un geyser inversé ». Si la littérature conserve la mémoire des hommes, elle l’éparpille, la déforme pour mieux l’oublier. Mais alors… est-elle une bénédiction ou une malédiction ?

La plus secrète mémoire des hommes : un puissant hymne à la littérature

Vous l’aurez compris, derrière La plus secrète mémoire des hommes, se cache une multitude de mises en abyme. Un labyrinthe au sens propre du terme. Un tunnel de récits enchâssés qui bouscule, tourmente, passionne et tient en haleine jusqu’à la toute dernière page. Le livre de Mohamed Mbougar Sarr chante la littérature dans toutes ses dimensions. De questions sans réponse aux réponses sans question, La plus secrète mémoire des hommes est un livre dont vous ne ressortirez pas indemnes.

Et c’est sans doute pourquoi, Diégane Latyr Faye en viendra à la conclusion que la littérature est celle qui le tue en même qu’elle le raccroche à la vie. À la fois destructrice et protectrice, la littérature détruit par ses propos frappants qui ne sont que le reflet de l’horreur de l’humanité et, pourtant, révèle et protège la condition humaine par ses mots vecteurs d’une vérité universelle. Une vérité que Mohamed Mbougar Sarr laisse libre d’interprétation à chaque lecteur. Alors ? Bénédiction ou malédiction ? La limite semble ténue…

Et c’est Mohamed Mbougar Sarr qui l’exprimera mieux que nous à travers cette citation sur la vie qui définit l’essence même de la puissance de la littérature : « Ma vie, comme toute vie, ressemblait à une série d’équations. Une fois leur degré révélé, leurs termes inscrits, leurs inconnues établies et posée leur complexité, que restait-il ? La littérature ; il ne restait et ne resterait jamais que la littérature ; l’indécente littérature, comme réponse, comme problème, comme foi, comme honte, comme orgueil, comme vie ».

Alors ? Finalement, qu’est-ce que La plus secrète mémoire des hommes ? Tout simplement, un « grand livre [qui] ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est ». Mohamed Mbougar Sarr définit la littérature dans tout ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. En révélant le pouvoir des mots, il met à nue toute leur impuissance. Du réel à l’imaginaire, la limite est fine, presque invisible, la charge revient au lecteur de ne pas se faire piéger. Une fois que vous serez sortis de ce labyrinthe de mots, il ne vous restera plus qu’à y retourner, remonter votre propre histoire, suivre vos propres traces pour essayer de répondre à LA question si tant est que la réponse existe… Si l’écriture et la vie semblent intimement liées, leur corrélation n’en demeure pas moins ineffable…

Consacré par le prix Goncourt le 3 novembre dernier, c’est la mise en abyme qui continue « Méfiez-vous, écrivains et intellectuels africains, de certaines reconnaissances. Au fond, vous resterez des étrangers quelle que soit la valeur de vos œuvres »… Une nouvelle preuve que les livres ont une puissance d’action sur nos vies. Et c’est probablement pourquoi on peut dire que La plus secrète mémoire des hommes est devenu une fiction dans le réel. Et c’est probablement pour tout ça, et plus encore, que La plus secrète mémoire des hommes est l’un des meilleurs livres de l’année 2021 !

Les livres à lire si vous avez La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr

2666 de Robert Bolano

Difficile de ne pas faire le rapprochement entre 2666 et La plus secrète mémoire des hommes… D’autant que Mohamed Mbougar Sarr a confié, lui-même, que Robert Bolano avait beaucoup compté pour lui en tant qu’auteur. En effet, il voit en cet écrivain celui qui l’a révélé à lui-même. Il est celui qui lui a permis de mettre la littérature au cœur du roman. Comme sujet. Et finalement, n’est-elle pas le personnage principal de La plus secrète mémoire des hommes ? En écrivant sur la quête littéraire, il oscille entre l’ostentation et l’hommage…

2666, c’est tout d’abord une histoire d’amitié. Une amitié entre quatre universitaires européens fascinés par l’œuvre d’un mystérieux auteur allemand. Une obsession qui va les mener tout droit à Santa Teresa, une ville située aux confins du Mexique. Une ville hantée par les meurtres sanglants qui ont agité son histoire sans que jamais les assassins ne soient attrapés… C’est le début d’une histoire dont nos quatre amis ne mesuraient pas l’ampleur… Une histoire qui les poussera à ne négliger aucune piste pour enfin remonter à la source des maux du monde. Sans jamais influencer la réflexion de ses lecteurs, Robert Bolano délivre un message dont il nous laisse le champ libre d’interprétation…

Le devoir de violence de Yambo Ouologuem

Si le personnage d’Elimane continue de vous échapper – comme à nous tous, alors peut-être que Le devoir de violence est le livre dans lequel vous devriez vous plonger sans plus attendre. Et si Yambo Ouologuem et Elimane ne faisaient qu’un ? En effet, à l’instar du personnage imaginé par Mohamed Mbougar Sarr, Yambo Ouogolem, dont le livre remporta le prix Renaudot en 1968, est salué par la critique. Cependant, trois ans plus tard, le magazine américain Times litrerary supplement détecte des plagiats qui condamnent la carrière du jeune auteur malien. Après le scandale, il retourne dans son pays et se mure dans un silence qui durera jusqu’à sa mort… Ce qu’il s’est passé ensuite ? On l’ignore toujours. Peut-être n’avait-il tout simplement plus rien à dire…

Foisonnante et tragique fresque s’étendant du 13ème au 20ème siècle, Le devoir de violence nous rapporte le destin de l’empire imaginaire de Nakem et de la dynastie des Saïfs. Mais bien plus qu’une épopée historique, c’est l’histoire méconnue de l’Afrique que nous dévoile Yambo Ouologuem entre ses lignes. Violences, assassinats, ruses, compromission des notables dans la traite des exclaves, il n’épargnera rien de la dure réalité de l’histoire africaine. Mais loin de critiquer uniquement ses terres natales, l’auteur malien brosse également un portrait peu flatteur de l’Europe et son système colonial. Audacieux, courageux et poétique, Le devoir de violence est marqué par une ironie mordante qui ignore toutes les allégeances politiques et religieuses.

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