Eiffel de Nicolas d’Estienne d’Orves : du film au livre en passant par la réalité historique

Si vous n’avez pas eu l’occasion de voir le film sur Gustave Eiffel alors vous ne devez absolument pas manquer le livre de Nicolas d’Estienne d’Orves. Adapté du scénario du film, le roman nous plonge dans les dessous de la construction de la célèbre Dame de fer. Mais une question subsiste… où s’arrête la fiction pour laisser place à la réalité historique ?

Inventeur de génie et homme passionné, Gustave Eiffel continue de marquer les générations qui se succèdent. Par ses ouvrages imposants qui peuplent les quatre coins du monde, sa patte artistique éblouit les ingénieurs et les bâtisseurs d’hier et d’aujourd’hui. Si ses constructions reconnaissables continuent de modeler notre environnement, c’est probablement la Dame de fer qui restera à tout jamais le chef-d’œuvre de Gustave Eiffel… Surplombant fièrement le Champ-de-Mars, elle émerveille inlassablement les touristes depuis 1889. Symbole iconique, elle fait la fierté de la France.

film tour eiffel

Avec la sortie du film Eiffel et la parution du livre éponyme de Nicolas d’Estienne d’Orves, c’est l’occasion de mettre à nue les secrets qui se cachent derrière la construction ce monument national. Et une chose est sûre… En démêlant les éléments du récit historique de ceux de la biographie romancée de Gustave Eiffel, « vous ne la verrez plus jamais comme avant »…

La tour Eiffel : du projet au symbole

En 1886, date à laquelle la construction de la tour Eiffel débute, la France est éprouvée par un siècle d’événements historiques bouleversants, « giflée par la Restauration, deux empires, des guerres, un siège, une amputation sauvage, tant d’humiliations ». L’exposition universelle de 1889 est donc l’occasion pour la France de redorer son image en mettant sur pied un « colosse aux pieds d’argile » comme « symbole qui clame à la face du monde qu’elle ne vacillera plus ».

C’est sur cette note historique que démarre l’histoire d’Eiffel. En 1886, Gustave Eiffel est un ingénieur en vogue. Au sommet de sa carrière, il revient tout juste de New York où il vient d’ériger la statue de la Liberté « Monsieur Eiffel, aux yeux des États-Unis d’Amérique, vous êtes un héros ! ». Il n’en fallut pas plus pour que les plus grands noms de l’époque proposent à Eiffel d’imaginer l’architecture d’une tour de fer plus grande encore que ce que l’on était alors capable d’imaginer.

Qui était Gustave Eiffel ?
Si nous ne vous ferons pas une biographie détaillée de Gustave Eiffel, voici quelques éléments clés qui vous permettront de comprendre qui était celui qu’on surnommait « Le magicien du fer ». Parce que s’il était incontestablement un génie, il n’en restait pas moins un… vilain garnement. Né à Dijon en 1832, Alexandre Gustave Eiffel grandit au sein d’une famille de travailleurs qui ne tarit pas d’espoir sur son compte. Pourtant, farceur, le petit Gustave aime s’amuser beaucoup plus qu’il n’aime étudier. Bien qu’il décroche son baccalauréat, il échoue au concours d’entrée de Polytechnique à Paris. Il semblerait que le jeune étudiant préférait faire la fête plutôt que de réviser ses cours… Mais qu’à cela ne tienne ! Après avoir fait l’école centrale des arts et manufactures de Paris, il s’oriente dans la métallurgie. C’est en 1858, à 26 ans seulement, qu’il réalise son premier chef-d’œuvre : le pont ferroviaire de Saint-Jean à Bordeaux. C’est le début de la gloire…

Mais saviez-vous qu’au tout début de cette incroyable aventure, Gustave Eiffel était tout sauf convaincu par le projet ? Toujours en quête de défis insurmontables, l’ingénieur voulait avoir l’opportunité d’imaginer l’ossature d’une ligne future du métro parisien. Une œuvre pérenne qui ne serait pas déconstruite au bout de vingt ans… comme le devait être la tour Eiffel au départ. Manque de chance pour lui, ce n’était pas assez tape-à-l’œil pour les énarques de l’époque. La France se devait de retrouver sa grandeur et le gouvernement était bien décidé à ne renoncer devant rien… Si rien ne semblait convaincre Gustave Eiffel, il aura suffi d’un regard envoûtant avec un amour disparu pour qu’il se lance à corps perdu dans une entreprise de longue haleine…

Comment la radio a sauvé la tour Eiffel ?
Inaugurée en 1889, la tour Eiffel ne devait pas dépasser l’âge de 20 ans. En effet, à sa construction, il était question que la tour soit démontée en 1910. Mais, aussi malin que visionnaire, Gustave Eiffel s’est rapidement employé à trouver une justification scientifique à son œuvre. Bien plus qu’un symbole du progrès et de grandeur, Eiffel a donné à sa tour une fonction d’émetteur et de récepteur radio. Eh oui ! Gustave Eiffel a profité de l’émergence de la télégraphie sans fil pour donner un rôle décisif à sa tour. C’est d’ailleurs de là-haut que, pendant la Première Guerre mondiale, de nombreux messages allemands furent interceptés. Des messages essentiels qui permettront à l’armée de déjouer quelques attaques allemandes et ainsi renverser le cours de la guerre. L’intérêt stratégique de la tour Eiffel était démontré et il ne fut plus jamais question de la déconstruire…

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Gustave Eiffel (1888)

Alors que le monde politique s’amourache du projet fou, « c’est bien simple, cette Tour de 300 mètres passionne bien plus que les grèves à Decazeville ou les déclarations de Boulanger, le nouveau ministre de la Guerre », la construction de la tour Eiffel débute le 1 juillet 1887… mais l’ingénieur n’est pas au bout de ses peines. En effet, après avoir essuyé de nombreuses menaces de grèves parmi ses ouvriers, voilà qu’il est attaqué par La protestation des artistes publié dans le journal Le temps. Signé par de grands noms du monde des lettres et des arts comme Guy de Maupassant, Alexandre Dumas fils, Sully Prudhomme ou encore Charles Garnier, ce pamphlet accuse Gustave Eiffel de défigurer Paris « nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée ».

Mais on ne vous apprend rien si l’on vous dit que ses protestations ne menèrent à rien… Elles se tarirent d’elles-mêmes quand la tour fut inaugurée en mars 1889. Bien que blessé dans son orgueil « s’il se moque des railleries, il a été blessé par cette pétition très officielle, très violente, qui avait circulé dans les milieux artistiques parisiens », Eiffel ne prêta jamais attention à ses protestations qui étaient, selon lui, injustifiées. Et ainsi sortait de terre, la tour Eiffel « nous allons construire un rêve ! »…

Eiffel : une histoire d’amour contrariée

Ce n’est pas un secret, et vous l’aurez sûrement deviné, ce biopic a largement transformé l’histoire vraie en légende romantique… En effet, le film et le livre sur Gustave Eiffel (Romain Duris) n’auraient pas eu lieu d’exister sans la romance entre l’ingénieur et la fougueuse Adrienne (Emma Mackey). Alors qu’ils se sont aimés alors qu’ils étaient encore de jeunes adultes, Adrienne était âgée de 18 ans tandis que Gustave en avait 28, ils ont été séparés de force par la réalité… Le père d’Adrienne aspirait à voir sa fille épouser un homme de son rang. Fin de l’histoire d’amour.

emma mackey eiffel

Emma Mackey et Romain Duris dans le rôle de Gustave et Adrienne dans Eiffel (2021)

Mais rassurez-vous ! Quand la fiction prend le pas sur la réalité, cela donne une histoire d’amour interdite dont nous sommes tous friands… Une idylle qui commence dans le plus grand des secrets après que Gustave réalise qu’Antoine de Restac, un ancien camarade, a épousé celle qui fut son amour de jeunesse. Alors, tandis qu’il est chargé de construire sa tour, il se met à fantasmer sur son histoire d’amour avortée. Bien qu’il soit désormais veuf et père de famille, Gustave Eiffel n’a jamais oublié la passion intense qui le liait à cette femme indomptable. Si la construction de la tour résonne pour lui comme une renaissance, cette passion signe pourtant le début de la fin…

Les amours contrariés de Gustave Eiffel
Dans la réalité, l’histoire d’amour entre Gustave Eiffel et Adrienne Bourgès est bien moins romantique que dans le livre et le film Eiffel. Si l’on s’en tient à sa biographie, la vie privée de Gustave Eiffel fut pour le moins tumultueuse. Dès le plus jeune âge, il tombe amoureux d’Alice, sa cousine avec qui il a passé tous ses étés. Séparé par un terrible accident, le jeune homme enchaînera les amours contrariés jusqu’à sa rencontre avec Adrienne Bourgès à Bordeaux. C’est le coup de foudre. Mais dans la fiction comme dans la réalité, les deux amants furent séparés par le père de la jeune fille. Dès lors, Eiffel va enchaîner les fiançailles non fructueuses jusqu’à ce que sa mère organise son mariage avec Marguerite. Une femme qui lui donnera quatre enfants et qu’il aimera jusqu’à sa mort prématurée en 1877. Si l’Histoire ne nous dit pas si Eiffel et Adrienne se retrouvèrent par le plus heureux des hasards, on peut imaginer que les deux amants se sont bel et bien revus… Eh oui ! Impossible d’imaginer qu’ils ne soient pas retrouvés puisque le fils aîné d’Eiffel a épousé la nièce d’Adrienne. Mais si les deux amants ont repris leur histoire d’amour là où ils l’avaient laissé, ils ont su être discrets… En effet, rien ne rapporte qu’Eiffel ait eu une femme dans sa vie après le décès de son épouse. Les éléments biographiques rapportent que Claire fut la seule et vraie femme de sa vie… Une relation fusionnelle qui, vous l’aurez compris, a été légèrement effacée dans le livre et le film pour laisser place à la romance entre Adrienne et Gustave.

Mais, tandis que les regards se croisent, que les mains s’effleurent et que les cœurs s’embrasent, la tour prend forme et s’incarne, bientôt, comme la métaphore de son amour pour Adrienne « Elle a trop occupé ses pensées ; il a vécu par et pour elle, s’endormant à son image songeant à elle à chaque instant ». Envoûté par les courbes de la jeune femme, l’ingénieur imagine l’architecture de la tour Eiffel comme les lignes parfaites du corps de sa bien-aimée.

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Emma Mackey et Romain Duris dans le rôle de Gustave et Adrienne dans Eiffel (2021)

Comme drogué, Eiffel se donne corps et âme dans la construction de sa tour. Que ce soit dans le film ou dans le livre, on assiste à la renaissance d’un homme. Un homme éteint depuis la mort de sa femme qui s’anime à nouveau au contact de l’amour. Un amour enflammé, presque irrationnel, qui va raviver sa flamme créative. Un amour maudit, mais éternel, qui désormais a « une marque, plantée à jamais dans le sol de Paris, comme les amoureux gravent leurs initiales dans le tronc d’un arbre ».

Vous l’aurez compris, c’est là que le récit historique laisse place à la fiction. Bien que l’histoire d’amour entre Gustave et Adrienne soit une réalité biographique, elle a largement été romancée pour réunir les amoureux maudits à l’aube de l’avènement de la carrière d’Eiffel. Mais si le livre Eiffel (qui est une reprise conforme du film) met en avant les sentiments contrariés de l’ingénieur, il permet aux lecteurs et spectateurs de se replonger dans l’incroyable histoire de la construction de la tour Eiffel. Et quelle histoire ! Symbole de la France depuis plus de 130 ans, elle incarne le fantasme de l’art de vivre à la française.

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