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Littérature et essais

De Toulouse à Montréal en passant par Skagen : Jean-Paul Dubois présente Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Prix Goncourt 2019, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon nous raconte l’histoire d’une vie. Une vie truffée d’embûches, teintée de mélancolie mais rythmée par un humour cinglant. En bref, c’est presque avec une ironie tragique que Jean-Paul Dubois nous décrit l’absurdité de notre univers…

Il est encore bien trop tôt dans l’automne pour connaître le nom du lauréat du prix Goncourt 2020 mais on se souvient toujours de celui de l’an passé : Jean-Paul Dubois. Il avait marqué les lecteurs avec ses personnages pittoresques, ses phrases ciselées et un humour grinçant. En traversant la vie de son personnage, Paul, il nous démontrait qu’il existait « une infinité de façons de gâcher sa vie ». Mais plus qu’un roman mélancolique, Jean-Paul Dubois nous livrait une analyse fine et perspicace de la nature humaine. En un mot : bluffant.

Il faut que dire que Jean-Paul Dubois n’en est pas à coup d’essai avec Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon… En effet, il est reconnu comme un auteur émérite depuis qu’il a remporté le prix France Télévisions pour Kennedy et moi en 1996 puis le Femina 2004 avec Une vie française. Influencé par de grands auteurs américains comme Philip Roth ou John Updike, Jean-Paul Dubois reste modeste et se qualifie comme un amoureux de la vie. Il n’hésite pas à « affirmer sans sourciller qu’entre un livre et une paire de chaussures, il choisira toujours la paire de chaussures ». Vous l’aurez compris, pour lui, le bonheur réside dans la volonté de suivre ses envies.

À l’instar du personnage principal d’Une vie française, le héros – ou antihéros – du nouveau livre de Jean-Paul Dubois se prénomme Paul. C’est un homme comme il en existe tant d’autres même si on ne peut s’empêcher de repérer quelques similitudes avec son créateur. En effet, comme son auteur, Paul est né à Toulouse, d’un père danois, et s’est marié avec une Québécoise. Mais contrairement à Jean-Paul Dubois, Paul Hansen n’est pas un écrivain célèbre qui jouit de journées paisibles au milieu d’arbres centenaires. Non, Paul est incarcéré dans une prison montréalaise. Et puisque « La détention allonge les jours, distend les nuits, étire les heures, donne au temps une consistance pâteuse, vaguement écœurante », Paul en vient à reconsidérer la logique de l’existence

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon : entre tragédie et comédie

Paul Hansen menait la plus vie ordinaire des vies qu’il est imaginable de mener. Expatrié au Canada depuis quelques années déjà, il coulait des jours heureux « Débarrassés de toutes contraintes, nous éprouvions alors le sentiment de flotter dans le temps, d’être pleinement propriétaire de nos vies, de sécréter à chaque pas de l’insouciance et des molécules de bonheur ». Une fraction de seconde aura suffi à changer le destin d’un homme et briser la quiétude d’une vie sans histoire. Quel est l’élément déclencheur ? Un moment d’absence, d’inconscience peut-être où « le temps n’avait plus de réalité ni de consistance », de… vous ne pensiez quand même pas qu’on allait vous révéler tout l’enjeu de l’intrigue aussi facilement, si ?

Roman, tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

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En effet, tout le roman de Jean-Paul Dubois repose sur ce moment précis. Enfermé dans la prison de Bordeaux, à Montréal, il remonte le fil de sa vie pour tenter de comprendre, de saisir l’insaisissable, de mettre des mots sur cet instant précis qui continue de lui échapper. On pourrait alors croire que l’auteur va nous livrer un récit aussi violent que tragique mais rapidement, le lecteur se rend compte qu’il fait fausse route… Et bientôt, le burlesque fait irruption en plein milieu des mots teintés de tristesse de l’auteur.

Paul nous emmène dans les méandres de sa mémoire et c’est bébé que nous le découvrons. Un nourrisson qui fit rapidement le bonheur de ses deux parents : Johannes, un pasteur danois, et Anna, la gérante d’un cinéma Art et Essais. Tout semble aller dans le meilleur des mondes jusqu’à ce que son père perde la foi et que sa mère, soixante-huitarde convaincue, décide de programmer le film Gorge Profonde dans ses salles obscures. Le comble pour une épouse de pasteur ! Bref, le scandale éclate et les liens familiaux commencent à s’étioler doucement.

Johannes décide alors de s’envoler pour le Canada où, s’il ne retrouvera pas la foi, se découvrira une bien triste passion pour les jeux. Et bientôt, victime de sa culpabilité, ses péchés le tueront à petit feu. L’arrivée de son fils n’y changera rien, le destin de Johannes était scellé. Fraîchement débarqué à Montréal, Paul, quant à lui, exercera de multiples petits boulots jusqu’au jour où il se fera embaucher en tant que superintendant d’une résidence chic, L’Excelsior. Et ainsi commença le début de la fin… Cet immeuble n’est autre qu’une métaphore révoltante de notre époque actuelle.

Si les morts habitent le roman comme ils habitent le personnage de Paul, le livre de Jean-Paul Dubois est empreint d’une profonde et tendre délicatesse. Porté par l’aura de Wiona, sa femme, qui « donnait à chacun l’envie de vivre et le goût du bonheur », il devient le médecin des âmes en peine sans jamais attendre aucune reconnaissance en retour. Alors oui, le ton du livre est mélancolique mais nous sommes sûrs que vous serez d’accord avec nous pour dire que Paul est une belle personne, un être humain comme il en existe peu. C’est d’ailleurs ce qui rend son destin aussi tragique qu’ironique.

Le livre de Jean-Paul Dubois dénonce l’injustice avec ironie

Vous l’avez compris, c’est une subtile critique de notre société que laisse transparaître Jean-Paul Dubois à travers ses lignes. Et si le roman se déroule dans le milieu carcéral, les mots ne sont pas aussi moroses qu’on puisse le penser. Bien sûr, Paul lutte pour ne pas sombrer dans la folie en s’échappant à travers ses souvenirs mais là réside tout le génie de l’auteur… En effet, loin de nous tenir un discours purement dramatique, l’auteur s’autorise à quelques incartades humoristiques qui, si elles brisent cette tension tragique, rendent le destin de Paul aussi ironique que dantesque.

Parfois digressif, le roman est construit comme une grande toile d’araignée. À l’image de n’importe quelle vie, celle de Paul n’est pas linéaire. Alors qu’il divague dans l’enchevêtrement de ses souvenirs, Horton, « l’homme et demi », parle. Et quand Horton ouvre la bouche, Paul ne sait jamais ce qu’il va en sortir. Colosse au pied d’argile d’apparence invulnérable, il peut se révéler aussi chétif qu’un enfant quand il « glisse doucement de son tabouret vers le sol, s’enroulant sur lui-même comme un gros animal domestique ». Mais très terre à terre, ce motard des Hells Angels ne mâche jamais ses mots… Surtout quand il s’agit d’excréments « Fais pas ta fillette, bonhomme. C’est comme ça. Ils nous tiennent. Alors te complique pas la vie. Vide-toi tranquille, libère-toi et pas attention à moi. Ecoute-bien ce que je te dis : je vois rien, j’entends rien, je sens rien ». Et hop ! La tension dramatique s’évapore et le lecteur ne peut s’empêcher de sourire.

Mais finalement, si la vie derrière les barreaux semble insoutenable « La prison nous avale, nous digère et, recroquevillés dans son ventre, tapis dans les plis numérotés de ses boyaux, entre deux spasmes gastriques, nous dormons et vivons comme nous le pouvons », n’est-elle pas, dans un sens, plus facile qu’en dehors de ses murs où tout n’est que faux semblants ? Si Paul exalte la liberté, il refuse de soumettre aux règles arbitraires du monde. Mais Paul est sauf, son exceptionnelle droiture et son éthique personnelle ne lui permettront jamais de céder aux exigences d’un gestionnaire despotique. L’Excelsior n’est plus mais Paul, lui, est toujours là.

Jadis, un havre de paix, L’Excelsior a chaviré quand un homme, aux tendances autoritaires et à la discussion fermée, bouleverse l’équilibre. Alors Paul observe les visages amicaux afficher des sourires mesquins et des gens intègres devenir tyranniques. Aux oubliettes tous ses efforts, ses loyaux services, les mains tenues dans les derniers instants et les milliers de bricoles réparées. C’est la loi du plus fort qui l’emporte. Mais Paul n’est pas de ceux-là, honnête il le restera jusqu’au bout. Et c’est sur cette ultime ironie que Jean-Paul Dubois achève sa démonstration. Les gentils sont punis alors que les méchants continuent de prospérer… La logique implacable du monde a frappé et elle est irrévocable.

Oscillant sans cesse entre le dramatique et le burlesque, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois illustre avec une violente ironie que tout n’est pas blanc ou noir. Que l’on soit l’homme le plus juste au monde ne nous préservera pas de l’inflexibilité de la loi des hommes qui couronne injustement le plus corruptible d’entre eux. C’est dans sa solitude, dans le souvenir de ses années insouciantes et dans le sourire de ses fantômes que Paul comprend que, peut-être, la vérité est ailleurs… Et finalement, toute la raison d’être du prix Goncourt 2019 tient dans son titre : tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. En bref, certainement l’un des meilleurs livres de l’année 2019… merci Jean-Paul Dubois !

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Article par Manon De Miranda

Amoureuse du voyage depuis son année d’expatriation en terres celtiques, Manon continue d’assouvir sa passion à travers les pages des livres qu'elle dévore. Mordue de lecture depuis sa tendre enfance, elle est responsable éditoriale pour le blog de Lireka.

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