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Littérature et essais

Une farouche liberté : les derniers mots révoltés de Gisèle Halimi réunis dans un livre

Derrière Une farouche liberté se cache le portrait d’une grande dame aussi tenace que remarquable. Avocate entêtée et femme courageuse, Gisèle Halimi nous livre ici un récit autobiographique saisissant teinté d’une nostalgie émouvante. De la petite fille révoltée naîtra bientôt l’avocate obstinée…

Si Gisèle Halimi nous a quittés le 28 juillet dernier, elle était loin d’avoir dit son dernier mot ! Cette femme aussi éloquente qu’indomptée ne pouvait pas se résigner à partir sans nous asséner un dernier message. Et quel message ! Simple mais percutant, elle le veut incisif et inexorable : « On ne naît pas féministe, on le devient ». Selon cette « avocate irrespectueuse », la bataille est loin d’être terminée. Vous l’aurez compris, c’est à reprendre le flambeau que Gisèle Halimi invite ses lecteurs.

C’est donc au travers d’un entretien fleuve, mené par Annick Cojean, que Gisèle Halimi confie ses dernières paroles dans un livre, Une farouche liberté, paru le 19 août dernier aux éditions Grasset. Tantôt révoltée, parfois attendrissante, quelques fois troublante mais toujours franche, Gisèle Halimi ne mâche pas ses mots et provoque éhontément ses lecteurs afin de les faire réagir « J’attends qu’elles fassent la révolution. Je n’arrive pas à comprendre, en fait, qu’elle n’ait pas déjà eu lieu ».

Gisèle Halimi livre

Et c’est sous l’œil admiratif d’Annick Cojean, journaliste à Le Monde, que Gisèle Halimi retrace le fil de sa vie. Une vie rythmée par ses combats féministes « Convaincue que la justice était la grande affaire de sa vie et que son métier d’avocate, embrassé avec un engagement quasi mystique, lui permettrait de changer le monde ». Et, après avoir brossé un remarquable portrait de Simone Veil à travers une bande dessinée, Simone Veil ou la force d’une femme, paru en mai dernier aux éditions Steinkis, c’est maintenant à une autre grande femme du féminisme qu’elle s’attaque avec Une farouche liberté

Gisèle Halimi : une féministe née

A peine était-elle venue au monde qu’elle scandait à qui voulait bien l’entendre « C’est pas juste ! ». Déjà petite fille, elle était indomptable… Impossible de la faire taire. Pourtant, pendant les semaines qui suivirent sa naissance, sa venue au monde fut passée sous silence. Edouard Taïeb s’attendait à accueillir un petit garçon mais Gisèle fut… « j’étais née du mauvais côté » mais « pas question d’accepter cette injustice criante » pour la petite fille qu’elle était. Née en Tunisie, dans un pays où le clivage entre les hommes et les femmes étaient encore plus présents qu’en Europe, Gisèle Halimi grandit dans un monde où on lui assène jour après jour qu’elle doit se plier aux volontés de la gent masculine. On vous le donne dans le mile « c’est pas juste ! ».

Mais, futée, la petite Gisèle comprend rapidement qu’elle pourra échapper à sa condition – soit un mariage arrangé – par l’éducation. Elle met alors tout son cœur dans sa réussite scolaire. Sa vie, elle ne veut la devoir qu’à elle-même. Et elle va y arriver. Cependant, personne n’a dit que le chemin ne serait pas semé d’embûches. Mais aussi obstinée que persévérante, elle décide rapidement de s’employer à « combattre l’injustice » en devenant avocate « je décidai que mes mots, cette arme absolue pour défendre, expliquer, convaincre, se prononceraient toujours dans la plus absolue des libertés. Et l’irrespect de toute institution ». Après un concours d’éloquence qui lui vaut l’admiration du public et de son père, elle enfile sa fameuse robe d’avocate – celle qui sera « cent fois rapiécée, mille fois recousue » et se jette dans l’arène. Littéralement.

Le mot vous paraît exagéré ? Pourtant, selon les mots de Gisèle Halimi retranscrits par Annick Cojean, c’est bel et bien l’impression que nous avons. Nous sommes alors dans les années 50 et aucun homologue masculin ne la prend au sérieux « Qu’est-ce que cette jeune femme peut bien faire ici, à parler de choses qui ne sont ni de son âge ni de son sexe ? L’interrogation était assourdissante ». Mais loin de la décourager, ce mépris sexiste ne l’encourage que d’autant plus à se lancer corps et âme dans son travail. Ce traitement que lui infligent ses confrères n’est qu’une preuve supplémentaire que les choses doivent changer. La révolution était enclenchée.

Gisèle Halimi : une vie portée par la cause des femmes

Femme révoltée, Gisèle Halimi se jette de manière viscérale dans son travail. Elle traite toutes ses affaires avec une ardeur remarquable « Changer les mœurs. Refondre la société. Faire reconnaître le droit des femmes à disposer de leur corps et changer le rapport de force entre les deux sexes. Au fond, j’ambitionnais tout ça ». Cependant, son féminisme et sa « rebelle attitude » ne tardent pas à déranger. Les politiciens ne la prennent pas vraiment au sérieux… En effet, à travers la retranscription des entrevues avec les différents présidents de la République française afin de dénoncer la justice coloniale, on sent que son comportement titille autant qu’il agace…

Mais, portée par le désespoir des femmes qui souffrent de leur condition, Gisèle Halimi se bat avec ferveur et, à ce titre, elle fait partie des grandes femmes de ce pays au même titre que Simone de Beauvoir ou Simone Veil. Cependant, fait intéressant, Gisèle Halimi est loin de faire l’unanimité de l’opinion publique comme ce fut le cas des deux autres. Preuve en est qu’aucun représentant du gouvernement français ne se présenta à son enterrement… Pourtant, l’avocate irrespectueuse aura bel et bien changé nos vies mais peut-être pas de manière aussi subtile que l’aurait fait Simone Veil, par exemple. La prestance des deux femmes n’était pas la même, pourtant elles se battaient pour une seule et même voix : celle des femmes.

Une farouche liberté : un livre de Gisèle Halimi et Annick Cojean

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Loin de se cantonner à son rôle d’avocate, Gisèle bouscule et dérange. Malgré les risques qu’elle encourt, elle n’hésitera pas à signer le fameux Manifeste des 343 « J’ai avorté. Je le dis. Messieurs, je suis une avocate qui a transgressé la loi ». Son engagement se transforme alors en hargne quand éclate le procès de Bobigny. Marie-Claire Chevalier, seize ans, violée par l’un de ses camarades de lycée, est jugée pour avoir avorté. Effarée, notre infatigable avocate n’hésite pas à faire de sa plaidoirie une tribune pour dénoncer l’absurdité de la situation et « sans perdre de temps, nous avons travaillé à une vraie proposition de loi ».

D’un combat à un autre, tel fut le rythme qu’imposa Gisèle Halimi à sa vie. Inlassable, pour elle, la bataille n’aurait pas de fin tant que les femmes n’auraient pas atteint l’égalité parfaite avec la gent masculine. Alors, au lieu de savourer ses victoires, elle s’accrocha et continua d’imposer sa voix. Une farouche liberté s’en fait l’exemple même. Si Simone Veil réussissait à participer activement à la vie politique, Gisèle Halimi restait sur l’éternel banc de touche malgré ses tentatives. Trop franche ? Cela ne fait pas l’ombre d’un doute.

Une farouche liberté : un livre adressé uniquement aux femmes ?

Si Gisèle Halimi est une féministe accomplie, elle n’en reste pas moins une femme. Mariée, mère de famille, elle n’hésite pas à confier sa passion de la cuisine au travers de ses lignes. Une passion dont elle se sent obligée de se justifier « Attention : cela n’était en rien une régression de ma condition de femme ». Une phrase qui pourra faire tiquer certains lecteurs… En effet, pourquoi se disculper ? Elle n’en avait pas besoin. Son engagement féminisme n’empêchait en rien d’accomplir des gestes ordinaires du quotidien. Parce que finalement, c’est ce qu’elle était, une femme ordinaire.

Même si elle reste très discrète et mystérieuse sur sa vie personnelle, nul doute que son combat de la vie de tous les jours aura impacté sa vie de famille. Elle trouve alors en Claude Faux, son second mari, « un compagnon de route, de combat, de vie ». Il est d’ailleurs assez intéressant de noter le contraste entre ces hommes qui vivent dans l’incompréhension de ses batailles tout au long du livre et Claude. Nous avons une impression de deux poids, deux mesures. En lisant les quelques lignes sur son mari « Nous avons tout fait ensemble. Nous étions partenaires, liés par une immense tendresse », on pouvait aisément imaginer briller des étoiles dans ses yeux. Alors qu’elle se faisait la voix des femmes, elle avait hissé un homme sur un piédestal. Cependant, tout n’a pas toujours été simple. En effet, elle se confie sur les difficultés à appliquer ses idéaux à la vie de tous les jours « Il faut bien avouer que concilier théorie et pratique quotidienne constitue un fameux défi pour ceux qui veulent changer le monde. On l’a relevé ensemble. Féministes et soudés ».

Mais loin de borner son admiration à son mari, elle vouait également un grand respect à d’autres hommes comme Jean-Paul Sartre ou encore Guy Debos. Alors, bien entendu, Une farouche liberté résonne comme sa dernière plaidoirie et fédère un « nous » féminin qu’il est impossible d’ignorer mais est-ce un livre à destination des femmes uniquement ? Pas nécessairement. Si elle parle facilement d’une sororité, c’est dans l’union des deux sexes que la lutte trouvera enfin un dénouement heureux. Il ne s’agit pas d’un affrontement entre hommes et femmes mais d’une alliance pour une égalité pour tous. Si elle incite les femmes à ne pas se résigner, à aucun moment, elle attise la haine de ses lecteurs contre les hommes. Parce que rappelons-le « on ne naît pas féministe, on le devient »…

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Article par Manon De Miranda

Amoureuse du voyage depuis son année d’expatriation en terres celtiques, Manon continue d’assouvir sa passion à travers les pages des livres qu'elle dévore. Mordue de lecture depuis sa tendre enfance, elle est responsable éditoriale pour le blog de Lireka.

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