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Littérature et essais

Une rose seule de Muriel Barbery : un voyage poétique au pays de l’enfance

Paru le 19 août dernier aux éditions Actes Sud, Une rose seule de Muriel Barbery fait partie des ouvrages qui ont ouvert le bal de la rentrée littéraire 2020. Alors que pas moins de 511 romans sont attendus dans les librairies entre fin août et fin septembre, les amateurs de livres devront faire des choix. Cependant, les noms de certains auteurs sonneront comme des évidences aux yeux des lecteurs comme Les Aérostats d’Amélie Nothomb ou encore C’est arrivé la nuit de Marc Levy. Et puis, il y a tous ces livres qui vous tomberont dans les mains, au détour d’une librairie ou au hasard d’une conversation… Des romans que vous n’auriez peut-être pas imaginé lire mais qui vous transporteront dans une ivresse littéraire à laquelle vous ne vous attendiez certainement pas.

Bien qu’elle possède une renommée internationale, Muriel Barbery reste une autrice très discrète. Ce sont des mots épurés, souvent nerveux mais teintés d’une poésie venue d’ailleurs qu’elle nous livre dans Une rose seule. A travers des paraboles inaugurales mettant en scène des légendes traditionnelles aux doux effluves de fleurs japonaises, le lecteur se retrouve immergé à Kyôto dès les premières lignes. Une ville, qui loin d’être étrangère à l’autrice, la ramène dans un temps où elle foulait son sol chaque jour de l’année. Une période comme hors du temps dont est ressorti un très beau livre de photographies, Un an à Kyôto, qu’elle a co-signé avec son mari, Stéphane Barbery, aux éditions Gallimard.

Un an à Kyôto : un livre de photographie de Barbery Muriel et Stéphane

Dans Une rose seule, on retrouvera les réminiscences de cette parenthèse enchantée. Avez-vous déjà ressenti cet étrange sentiment d’appartenance à un monde auquel vous n’étiez pas familiers ? Dérangeant mais pourtant si réconfortant, ce qui n’était qu’une impression devient alors une philosophie de vie. C’est un peu ce dont a été frappé Rose quand, au premier jour de son voyage, alors qu’elle « se réveillait et, regardant autour d’elle, ne comprenait pas où elle se trouvait, elle vit une pivoine rouge aux pétales renfrognés. Quelque chose passa en elle dans un parfum de regret ou de bonheur enfui »…

Une rose seule : un voyage initiatique

Le japon, et plus particulièrement Kyôto, aura inspiré de nombreuses autrices en cette année 2020. Après Kyôto Song de Colette Fellous, paru aux éditions Gallimard le 13 février dernier, et Lettre d’amour sans le dire d’Amanda Sthers, paru aux éditions Grasset le 3 juin dernier, c’est maintenant au tour de Muriel Barbery de nous entraîner dans cette ville dont l’aura mystérieuse vous conduira aux frontières du réel. D’une simple ville, Kyôto est devenue, dans l’imaginaire des auteurs, un endroit où les âmes torturées se retrouvent sur le chemin d’une paix intérieure…

L’héroïne de Muriel Barbery ne fait pas exception à la règle. Botaniste quadragénaire, Rose a grandi en France auprès de sa mère dépressive, Maud, et de sa grand-mère, Paule. De l’autre côté du monde, à mille lieues de son quotidien occidental, se cachait un père japonais, marchand d’art contemporain, qu’elle n’a jamais rencontré. Fruit d’un amour éphémère, Rose n’a pu que constater la souffrance mutique dans laquelle s’est murée sa mère après avoir définitivement fermer les portes du passé. Totalement désabusée, elle mène alors une existence morne et sans aucun éclat.

Une rose seule : un roman de la rentrée littéraire 2020 de Muriel Barbery

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Mais, à peine arrivée au Japon, à la demande de son défunt père, Rose est déstabilisée et appréhende avec difficulté cette proximité soudaine avec un passé confisqué. Si, dans un premier temps, elle n’est que colère et amertume, une vulgaire « marionnette baladée par la volonté d’un mort », elle se laisse, peu à peu, apprivoiser par les vibrations positives de Kyôto. Ainsi, viennent à germer dans son esprit des pensées vierges de tout ressentiment « la musique des pins l’enveloppa comme une liturgie, la noya dans les branches griffues, les torsions en pointes d’aiguilles souples ; une atmosphère de cantique flottait, le monde s’aiguisait, elle perdait la notion du temps ». Mais loin d’être une disciple docile, Rose lutte contre les sentiments sur lesquels elle n’arrive pas à mettre de mots.

Cependant, embarquée dans un voyage spirituel inattendu, dans un monde où « le réel importe peu », sa carapace se fissure et bientôt, on sent poindre sa fragilité. Guidé par l’assistant de son père, Paul, un expatrié belge au cœur meurtri, elle entre doucement en connivence avec les confins d’elle-même. Qui est-elle vraiment ? La sérénité qui se dégage des temples serait-elle en train de lui déteindre dessus ? Loin de se l’avouer franchement, c’est par des métaphores poétiques qu’elle cédera finalement à demi-mot… c’est en « regardant les murs devenus ocre par la grâce des âges, [qu’]elle sut qu’il ne tenait debout que par la force du jardin, que sa minéralité sans fleurs transmutait le temps en éternité ; sut que, par cette métamorphose des heures, plus aucun acte n’aurait la même signification ». Entourée d’une aura nippone presque mystique, elle va tenter de comprendre ce qui la relie au reste de l’univers…  

Muriel Barbery nous réconcilie avec le tragique de l’existence

Dans un pays où les morts communiquent avec les vivants, Rose s’éveille et prend conscience de l’existence figée qu’elle a menée jusqu’ici « elle sentait la présence d’esprits secrets, d’une vie de pénombre parcouru de soupirs ». Mais loin de crier victoire, elle se méfie de ses vieux démons, ces êtres tapis dans l’ombre toujours prêts à resurgir à la moindre faiblesse « La vie finit toujours par nous écraser, dit-elle, à quoi sert d’essayer puisqu’on est en prison ? ». Mais loin d’être abandonnée face à elle-même, elle trouvera en Paul, un guide sur le chemin du pardon et de la guérison « Que risquons-nous ? Par le seul fait de vivre, tous les risques ont déjà été pris ».

Si Une rose seule est portée par le cheminement de conscience de son héroïne, c’est aussi un roman qui nous pousse à nous interroger sur le rapport que nous avons avec la mort. Alors que Rose ne sait pas comment vivre avec le décès de sa mère, elle débarque dans un pays où la mort est considérée comme le début d’une nouvelle vie. N’est-ce pas paradoxal ? La disparition de son père se fait alors le symbole d’une croisée des chemins. En effet, c’est en se familiarisant avec ses origines qu’elle va enfin pouvoir éclore « c’est ton âme japonaise qui possède le pouvoir de transformer le désenchantement et l’enfer en champ de fleurs ».

Sous ses envolées lyriques, Muriel Barbery ne laisse rien au hasard. Les images, les métaphores et les symboles ne sont que la description de la transformation sensorielle de Rose. D’une existence lancinante, elle retrouve alors le goût de vivre « la vie n’est peut-être qu’un tableau qu’on contemple derrière un arbre. Elle s’offre à nous en totalité mais nous ne la percevons qu’au travers de perspectives successives ». Avec le Japon comme cadre à cette rédemption, Rose va baisser sa garde et se laisser transporter par une force qui la dépasse. Et c’est l’étincelle régénératrice de cette force, trivialement appelée amour, qui va donner un sens à une vie conditionnée par le sacrifice et la souffrance. Rose et Paul ne s’y attendaient certainement pas mais ils deviennent l’évidence, l’un de l’autre, sans qu’ils ne puissent réellement se l’expliquer. Une pommade affective concoctée à base d’effluves de fleurs et d’alcool… Et c’est ainsi que deux êtres brisés vont renaître de leurs cendres.

A la fois exaspérante et attachante, Rose saura vous toucher d’une manière ou d’une autre. Pourquoi ? Tout simplement parce que son histoire personnelle a quelque chose d’universel. Peut-être trouverez-vous sa résilience trop facile, la fin cousue d’avance mais ce n’est pas là que réside l’essentiel d’Une rose seule. C’est précisément dans cet ailleurs indescriptible, poétique et d’une douceur infinie que Muriel Barbery cherche à vous embarquer par le biais de sa prose raffinée. Si nous ne devions vous donner qu’un seul conseil, ce serait le suivant : laissez opérer le charme des mots, l’autrice se chargera du reste. Et n’oubliez pas, « après les cendres, les roses »…

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Article par Manon De Miranda

Amoureuse du voyage depuis son année d’expatriation en terres celtiques, Manon continue d’assouvir sa passion à travers les pages des livres qu'elle dévore. Mordue de lecture depuis sa tendre enfance, elle est responsable éditoriale pour le blog de Lireka.