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Littérature et Essais

Betty : comment le livre de Tiffany McDaniel est-il devenu un phénomène littéraire mondial ?

Il fallait que nous en ayons le cœur net. Qui est donc Tiffany McDaniel ? Et qui est Betty, la petite indienne qui fascine les lecteurs depuis sa sortie en librairie ? Valse aussi cruelle que poétique, ce roman initiatique bouleverse autant qu’il révolte. Tiffany McDaniel submerge ses lecteurs d’une émotion âpre inoubliable. En bref, Betty, c’est surtout un coup de cœur implacable.

Betty Carpenter, c’est une petite indienne née dans une « baignoire vide à pieds de griffon dans l’Arkansas » au cœur des Appalaches. Une petite fille qui a grandi, bercée, entre les histoires immémoriales qu’avaient l’habitude de lui raconter son père cherokee « La foudre, c’est le diable qui frappe à la porte du paradis » et une mère blanche, en proie aux démons du passé « je sentais bien que ce qui était arrivé à ma mère était aussi épouvantable que si elle avait été massacrée ». Mais Betty, c’est avant tout une petite fille métisse, pleine de vie, qui tente d’exister dans une société qui voudrait la voir disparaître. C’est une fleur qui pousse sur un tas de fumier, le lotus qui émerge de la boue pour donner du courage à ceux qui n’en ont plus comme le rappelle la tradition bouddhiste. En trois mots : un roman foudroyant. Et peut-être même un futur « classique de la littérature américaine » selon les mots de François Busnel.

tiffany mcdaniel : livre betty

Note babelio 4,5

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Il n’en fallut pas plus pour faire de Betty, un roman paru chez Gallmeister et traduit par François Happe, l’un des livres les plus remarqués de la rentrée littéraire de septembre dernier. Lauréat du prix roman Fnac 2020, Tiffany McDaniel succède à Bérangère Cournut et son livre, De pierre et d’os, avant d’aller directement s’inscrire sur la liste des meilleurs livres 2020. Seule une question subsiste… pourquoi ? Qu’est-ce qui rend la tragédie familiale de cette petite fille aussi poignante ? Qu’est-ce qui rend sa voix chantante aussi percutante ? Par quelle sorcellerie Tiffany McDaniel parvient-elle à retenir notre souffle et à hanter nos rêves de sa petite indienne ? Comment réussit-elle à transformer le drame de cette famille amérindienne en un hymne à la vie ? C’est ce que nous avons voulu découvrir…

Tiffany McDaniel jette un regard percutant sur l’Amérique profonde

Pour comprendre toutes les subtilités de Betty, il faut avant tout s’intéresser à l’histoire controversée des États-Unis. Au début du livre, nous sommes à l’aube des années 60 et le pays révèle un visage de plus en plus nuancé. Tandis que le monde est en train de sensiblement évoluer, la famille traditionnelle constitue le cœur de la société américaine. Un modèle américain qui repose sur le mode de vie des familles aisées blanches vivant dans de confortables banlieues – un peu à la Desperate Housewives version année 60. Vous l’aurez compris, on ne mélange pas les torchons avec les serviettes « Les enfants dégoutants peuvent te faire attraper des trucs dégoutants ».

Cependant, derrière les barrières immaculées, la terre gronde. La guerre du Vietnam fait rage, les violences policières se multiplient et la ségrégation raciale est loin d’avoir trouvé un point final à son histoire « Les gens de couleurs ont toujours une maladie ou une autre ». Mais avec son livre, Betty, Tiffany McDaniel nous entraîne loin, très loin, de l’idéal du rêve américain. Bienvenue dans l’Ohio, à Breathed, « une parcelle de terre nichée au cœur d’une douleur lancinante, où les lézards se faisaient écraser sous les roues et où, quand les gens parlaient, on croyait entendre le tonnerre racler le tonnerre ». Soyez prévenus, c’est dans le cœur de l’Amérique, la dure, la vraie, l’invisible que vous conduit l’autrice américaine. Des terres ancestrales, autrefois habitées par les Indiens, que Tiffany McDaniel connaît comme sa poche… puisqu’elle y a grandi « Je comprenais ce besoin d’aller au-delà de la clôture. Aussi belle que puisse être la pâture, c’est la liberté de choisir qui fait la différence entre une existence que l’on vit et une existence que l’on subit ».

Le saviez-vous ?
Avant d’être un livre qui a soufflé le lectorat du monde entier, Betty est avant tout un roman biographique. Enfin, en partie ! Tiffany McDaniel ne s’en cache pas, la Betty de son livre n’est autre que sa mère. Une mère amérindienne à qui elle a voulu rendre hommage – et quel hommage ! Mais plus largement, ce sont ses origines immémoriales et ancestrales qu’elle tente de perpétuer en les gravant dans ses pages. Absente des réseaux sociaux et de la vie médiatique, Tiffany McDaniel est une autrice discrète. D’elle, on ne sait pratiquement rien hormis qu’elle a grandi dans une petite ville de l’Ohio, une ville aux allures de Breathed. Et finalement, Google ne vous apportera aucune réponse, il vous faudra vous plonger dans ses mots pour découvrir qui elle est vraiment… la fille d’une petite indienne.

Le décor est planté. Tiffany McDaniel, au travers des mots réparateurs de sa petite indienne, donne une voix à tous les « bouche-trous », les oubliés de la société américaine « Nous nous raccrochions comme à des forcenées à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement pouvions-nous prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous nous sentions condamnées ». Betty, c’est beaucoup de chose, mais c’est surtout un réquisitoire contre les démons qui hantent l’Amérique, une célébration des invisibles. Un récit d’une rare violence contrebalancée par une poésie d’une beauté infinie. En bref, Betty est un grand roman qui met à nu les profondeurs des États-Unis en effaçant la frontière érigée entre les sauvages et les blancs. Un petit bijou littéraire dont la fantaisie et le lyrisme rivalisent avec la noirceur, le racisme et le sexisme.

Betty : un livre coup de cœur qui porte la voix des femmes

Betty, c’est une petite indienne mais c’est aussi une guerrière aux pieds nus « Devenir femme, c’est affronter le couteau. C’est apprendre à surmonter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d’avoir les genoux assez solides pour passer la serpillière dans la cuisine tous les samedis ». Hymne à la vie ou récit d’une malédiction ? Probablement un peu des deux. Mais n’est-ce pas précisément là que réside toute l’ambivalence de la femme ? Être de lumière et de ténèbres, Betty est piégée dans la noirceur de sa condition de « petite indienne » mais retrouve son éclat dans les histoires immémoriales que lui raconte son père. Un père extraordinaire qui, par le biais des légendes indiennes, veut aider ses enfants à supporter les coups assénés par la vie. Au sens propre comme au sens figuré « Ce que je viens de te raconter, c’est le mensonge dans toute sa splendeur. Est-ce que tu as envie d’entendre la vérité dans toute sa laideur ? ».

Dans la famille Carpenter, personne ne sera épargné. Chaque membre porte en lui une blessure qui ne cesse de suinter, de ruisseler jusqu’à pourrir leur âme : viol, racisme, suicide, silence, culpabilité « Le sentiment de culpabilité demeure. C’est un sentiment qui refuse de durer moins longtemps que l’éternité ». Des secrets de famille que Betty couche sur papier afin de les enfermer dans des bocaux avant de les enfouir sous terre « raconter une histoire a toujours été une façon de réécrire la vérité. Mais parfois, être responsable de la vérité est une façon de se préparer à la dire ». Des morsures indélébiles dont chacun porte le fardeau silencieusement. Vous l’aurez compris, c’est un roman sur la perte de l’innocence porté par la voix d’un éclat de lune, d’une jeune fille inoubliable.

Betty est un livre d’une puissance dévastatrice. Un roman qu’il vous sera impossible de lâcher avant d’en avoir découvert le dénouement. L’espoir doit bien se cacher quelque part… « Les temps changent pour ne jamais revenir, alors nous donnons au temps un autre nom, un nom plus beau, pour qu’il nous soit plus facile d’en supporter le poids, à mesure qu’il passe et que nous continuons à nous rappeler d’où nous venons ». Plus qu’une tragédie familiale, le livre de Tiffany McDaniel est un hymne à la terre, une ode à la nature, une célébration de la puissance féminine. Et d’un seul coup, tout prend sens… la violence destructrice inhérente au texte est contrebalancée par la rage de vivre d’une petite indienne qui, un jour, deviendra une jeune femme remarquable.

Il faut dire que Betty a de qui tenir ! Saviez-vous que le peuple cherokee était une société matriarcale ? Ce sont les femmes qui étaient à la tête de ces tribus autochtones et Landon Carpenter ne cessera jamais de le répéter à ses enfants. Si le jardin est florissant, c’est grâce à ses filles. Si l’espoir subsiste, c’est à grâce à leur sororité. Et toujours, il nourrira ce fol espoir d’un avenir meilleur, mais jamais il ne les poussera à nier leurs origines indiennes parce que c’est là que prend racine toute la puissance de leur force féminine « N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout ».

En bref, Betty c’est un livre coup de poing, un livre coup de cœur, un livre dont on ne se défait pas facilement. Tiffany McDaniel a réalisé une prouesse littéraire remarquable et nous sommes sûrs que l’histoire de Betty hantera le panthéon de la littérature pendant de longues années encore. On dit souvent que les mystères de l’enfance sont impénétrables, pourtant, Tiffany McDaniel nous en donne un aperçu totalement enivrant… Vous l’aurez compris, ce roman est une pépite littéraire aussi douce qu’abrupte à lire absolument !

Les 3 livres à lire absolument si vous avez aimé Betty de Tiffany McDaniel

L’été où tout a fondu de Tiffany McDaniel

Eh oui ! Betty n’est pas le premier livre de Tiffany McDaniel ! C’est en 2019 que paraissait L’été où tout a fondu et nous sommes sûrs d’une chose, si vous avez aimé Betty, vous aimerez forcément ce premier roman de l’autrice américaine ! Pourquoi ? Parce qu’il tout aussi incisivement poétique que Betty. Vous n’avez pas encore quitté l’Ohio que vous y replongerez, tête baissée, malgré la discrimination qui continue de diviser la population… Et bonne nouvelle ! Le livre sera bien réédité aux éditions Gallmeister ! Encore un peu de patience…

L'été où tout a fondu : premier roman de tiffany mcdaniel

Il aura suffi d’une canicule et de l’arrivée d’un jeune garçon aux yeux verts, Sal, pour embraser une petite ville de l’Ohio. Et bientôt, le voile somptueux de l’Amérique puritaine s’étiole pour laisser place à la triste réalité. Sal, c’est le diable, qui le temps d’un été va partager la vie de la famille d’un pasteur sans se douter que l’Enfer gronde sous ses pieds. Le mal attise la haine et le petit coin de paradis se transforme bientôt en véritable braisier ardent. En bref, c’est la fin de l’enfance, de l’insouciance et des faux-semblants. Une fois de plus, Tiffany McDaniel démasque le vrai visage de l’Amérique reculée. Et le tout, avec beaucoup de brio !

L’intrus de William Faulkner

Vous avez adoré le nouveau livre de Tiffany McDaniel ? Vous aimez les récits torturés à la manière de Virginia Woolf ? Vous appréciez les bons romans policiers ? La question de la ségrégation raciale vous fascine autant qu’elle vous révulse ? Alors nous avons trouvé le livre à lire absolument ! Si William Faulkner est connu pour ses grands textes parfois difficiles d’accès, vous devriez apprécier la légèreté de la syntaxe utilisée par l’auteur dans L’intrus, prix Nobel 1949.

L'intrus de william faulkner : livre a lire si vous avez aimé betty, tiffany mcdaniel

L’intrigue est simple : un homme noir, Lucas Beauchamp, est arrêté pour un meurtre dont il n’est pas coupable. Que voulez-vous ? Dans le Mississippi des années 20, être retrouvé avec une arme à la main et le corps d’un blanc à ses pieds, c’est avouer son crime. Une histoire comme il y en a eu tant d’autres, certes, mais magnifié par le talent incomparable de William Faulkner, L’intrus ne pourra que vous prendre la à la gorge. L’auteur nous dépeint un personnage haut en couleur, luttant contre sa condition et allant même jusqu’à refuser de se plier face aux conventions sociales inventées par les Blancs. Quel affront ! En bref, un récit où William Faulkner danse une nouvelle fois avec son génie littéraire…

Les raisins de la colère de John Steinbeck

Beaucoup plus brutal dans la désillusion que le livre de Tiffany McDaniel, le récit de voyage de John Steinbeck vous rappelle que les périples ne sont pas toujours pas des parenthèses enchantées. En nous forçant à assister à l’exil forcé d’une famille de l’Oklahoma, Steinbeck met à nu l’Amérique profonde au travers d’une saga familiale aussi poignante que révoltante.

Les raisins de la colère de John Steinbeck : livre a lire si vous avez aimé Betty, tiffany mcdaniel

La Californie leur tendait les bras. Victimes des conséquences de la Grande Dépression, nombreux sont les Okies à chercher leur eldorado dans le sud des États-Unis. C’était leur chance, la famille Joad en était persuadée. Mais de déconvenues en désillusions, la famille devra mobiliser toute leur énergie pour s’en sortir… On dit que l’espoir fait vivre, mais n’est-ce justement pas ce fol espoir qui est en train de les détruire à petit feu ? En bref, Les raisins de la colère est un livre bouleversant parce que terriblement réaliste…

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Article par Manon De Miranda

Amoureuse du voyage depuis son année d’expatriation en terres celtiques, Manon continue d’assouvir sa passion à travers les pages des livres qu'elle dévore. Mordue de lecture depuis sa tendre enfance, elle est responsable éditoriale pour le blog de Lireka.

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