fbpx

Un blog de libraires pour les lecteurs du monde entier

Littérature et essais

Le chant de la terre de LEE Seung-u : une enquête mystique ensorcelante

Entre passé et présent, c’est une histoire sombre mais pourtant empreinte d’une poésie incroyable que nous propose LEE Seung-u avec Le chant de la terre. Paru dans sa version poche en mai dernier aux éditions Descrescenzo, le roman coréen n’aura pas tardé à séduire son public français. Pourtant, si les livres de cet auteur connaissent un succès florissant en France, ils restent curieusement très discrets auprès du lectorat coréen.

Après avoir suivi des études de théologie qui marqueront fortement son œuvre future, LEE Seung-u devient journaliste avant d’abandonner sa carrière pour se tourner vers celle de l’enseignement. Il ne se consacrera pleinement à son métier d’écriture qu’à partir des années 80. C’est donc dans une époque sombre de l’histoire de la Corée du Sud que l’écrivain commence d’utiliser sa plume pour subtilement critiquer la répression politique alors en vigueur dans le pays. En effet, en 1980, nous sommes au lendemain du soulèvement de Gwangju, un mouvement contestataire qui avait été réprimé de manière aussi violente que sanglante par le dictateur alors au pouvoir, Chun Doo-hwan.

Cependant, malgré une discrétion de rigueur, le travail de LEE Seung-u ne tarde pas à être remarqué par les critiques françaises. En 2000, alors que son roman intitulé L’envers de la vie était en lice pour le prix Fémina, il voit son livre La vie rêvée des plantes publié dans la collection folio des éditions Gallimard. Quand l’auteur coréen est interrogé sur son succès auprès des lecteurs français, il répond simplement : « Je crois que ce que les gens aiment en France, c’est le point de vue chrétien sur les choses, l’intérêt porté à l’individu et à son monde intérieur, tout comme les phrases sobres en émotion ».

La vie rêvée des plantes : un roman coréen de LEE Seung-u

Et il ne croyait pas si bien dire puisque c’est exactement le ressenti que nous avons eu juste après avoir refermé Le chant de la terre. C’est effectivement avec une écriture très sobre qu’il nous entraîne dans les dédales d’un passé où mysticisme et histoire se mêlent habilement. Et tout cela, en apportant une touche poétique assez inattendue à son texte… Prêts à découvrir ce qu’il se cache derrière le mystère du mont Cheon ? Alors suivez-nous !

Le chant de la terre : un puzzle minutieux à reconstituer

Pour comprendre tous les ressorts de l’intrigue imaginée par LEE Seung-u, il faudra faire attention à ne pas sauter un seul chapitre. C’est à vos risques et périls mais il serait dommage de manquer un détail important qui vous permettrait de comprendre le comment du pourquoi de ce roman coréen. En effet, si chaque détail à son importance, il s’agit surtout d’un voyage spirituel dont l’essentiel ne réside finalement peut-être pas dans l’élucidation du mystère du mont Cheon mais dans le chemin qu’il vous faudra emprunter pour y arriver…

Tout commence de la manière la plus sobre possible. Après le décès de son frère, Kang Sang-Ho découvre un manuscrit inachevé sur les lieux les plus insolites de Corée. Pour honorer la mémoire de son grand-frère disparu, Kang Sang-Ho décide d’achever le travail commencé en se rendant lui-même au mont Cheon où les ruines d’un monastère intriguent les visiteurs par les phrases bibliques inscrites sur ses murs. Mais pourquoi ce lieu prospère s’est, soudainement, retrouvé abandonné ?

Mais avant que les lecteurs puissent en saisir l’enjeu, l’auteur coréen les déstabilise en les projetant dans un passé pas si lointain. De prime abord, on a l’impression que LEE Seung-u passe du coq à l’âne mais on se rendra rapidement compte que l’histoire collective est constituée des petits bouts de l’histoire de tout un chacun. Nous voilà donc face à Hou, un jeune garçon égaré. Ce dernier vivait dans un petit village avec ses parents et sa sœur aînée, Yonhi jusqu’à un soir où « une pluie torrentielle menaçait de balayer la planète pour laisser place à un monde enténébré, comme si le diable avait tissé tout autour un rideau noir ». Cette nuit-là, il avait rendez-vous avec le lieutenant Pak, un homme fou amoureux de Yonhi – du moins le croyait-on – qui allait faire basculer sa vie à tout jamais sans même qu’il n’en ait réellement conscience.

Note Babelio

4.14/5 (7 votes Babelio)

En réalité, ce sont plusieurs histoires qui s’imbriquent les unes dans les autres. Plusieurs histoires dont la culpabilité se fait le personnage principal. Comment ne pas parler de culpabilité quand LEE Seung-u ancre son intrigue à une époque où un régime totalitaire imposait ses lois de manière autoritaire. Mais loin de se lancer dans un roman politique, l’auteur coréen nous conte une histoire plus profonde sur la mémoire des lieux. On dit souvent que les murs ont une âme et qu’ils se font le gardien des secrets les plus inavouables des occupants qu’ils ont, un jour, abrités…

D’apparence décousu, ce récit est en réalité un véritable puzzle dont le lecteur est invité à rassembler tous les morceaux. La vérité finira-t-elle par éclater au grand jour ? Telle est la question… Sous la dictature de Park, perché en haut du mont Cheon, se trouvait le Château d’Hébron. C’est là-bas qu’un groupe de moine recueillait des âmes égarées pour redonner un sens à leur vie. Quand la vie de Hou bascule suite à une violente altercation avec le lieutenant Pak, les moines s’appliqueront à remettre le jeune garçon dans le droit chemin. Mais bientôt, le monastère se retrouve militarisé et la vie tranquille des moines se retrouve à jamais figée…

Mais les militaires sont-ils tous dénués d’une conscience ? C’est la question à laquelle LEE Seung-u nous confronte quand il fait entrer son second personnage principal, Han Jong-hyo « le nom de celui qui souhaitait être effacé de la mémoire des hommes », au cœur de l’intrigue. Et alors qu’une nouvelle histoire vient s’imbriquer dans la grande histoire, la culpabilité refait surface plus tenace que jamais… Mais qu’a-t-il bien pu se passer au Château d’Hébron ?

Un roman coréen qui décrypte la nature humaine

Finalement, avec Le chant de la Terre, c’est toute la complexité de la nature humaine que LEE Seung-u tente d’analyser par le biais de ses mots. A travers une dimension psychologique de ses personnages particulièrement bien travaillée, l’auteur examine la complexité qui définit les êtres humains que nous sommes. En effet, les décisions que nous prenons ont-elles vraiment une logique ? Agit-on seulement sous le coup de l’émotion ou est-on animé par la soif du pouvoir ? Peu importe le chemin que nous choisissons d’emprunter, il y a toujours un petit quelque chose sur lequel on n’arrive pas à mettre de mots qui rend nos choix aussi insaisissables qu’inexplicables.

Si son roman est empreint d’un mysticisme certain, LEE Seung-u ne se contente pas d’apporter une réponse allégorique à ses lecteurs. Il cherche une explication dans l’Histoire « A une époque donnée, l’air du temps infiltre l’esprit de ceux qui le vivent, dictent leur pensée et leur acte. Cet air du temps les fait exister. Il est impossible de vivre une époque tout en feignant ne pas respirer l’air d’une époque tout en faisant semblant le respirer ». Mais alors… sommes-nous les jouets d’une force supérieure ? « La main qui tient l’outil n’a pas l’obligation de montrer à l’outil son intention réelle »… Tels des robots, les militaires agissent alors sous les ordres sans jamais remettre en cause les fondements de leurs agissements.

Pourtant, là-haut sur le mont Cheron, un microcosme s’est créé un havre de paix dans lequel les moines semblent évoluer comme hors du temps. Guidés par les mots bibliques, les religieux vivaient en autarcie loin des préoccupations politiques qui agitaient alors le pays. Presque comme une injure lancée au « Général », ils continuèrent leur vie en ignorant les conséquences d’un affront dont ils n’étaient même pas conscients. Une harmonie parfaite semblait se dégager de cette société mais pourtant, la culpabilité ne tarda pas à envahir ses membres quand un choix cruel leur fut imposé…

Forcé de quitter ses frères, Hou se retrouve face à lui-même et « se savait pris dans la tourmente et la culpabilité ». Feindre d’oublier ses responsabilités et ses sentiments n’avait pas permis de faire table rase du passé. Le peut-on vraiment ? La somme de nos choix nous conduit toujours sur la route et plus particulièrement dans une quête infernale et interminable de réponses. L’être humain est-il condamné à courir après une vérité qu’il ne pourra jamais qu’effleurer ? En effet, même les scientifiques du passé ne semblent pas détenir LA réponse « Historien et théologien, il restait toujours humble face à la vérité inscrite dans les strates du passé ».

Plus qu’une enquête rondement menée, c’est – entre conscience et inconscience – que LEE Seung-u nous entraîne sur le chemin de la spiritualité avec Le chant de la terre. En bref, un roman coréen qui vient bousculer nos idées reçues pour nous mener subtilement dans une quête de paix avec mélancolie, émotion et poésie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Article par Manon De Miranda

Amoureuse du voyage depuis son année d’expatriation en terres celtiques, Manon continue d’assouvir sa passion à travers les pages des livres qu'elle dévore. Mordue de lecture depuis sa tendre enfance, elle est responsable éditoriale pour le blog de Lireka.