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Littérature et essais

De Pierre et d’os : Bérangère Cournut nous présente une autre façon d’habiter le monde

Couvrez-vous bien parce qu’aujourd’hui, c’est littéralement aux confins du monde que nous vous proposons de vous évader. Balayé par un vent ancestral, qui s’érige comme la voix des esprits, l’Arctique fascine autant qu’elle effraie… Avec De Pierre et d’os, Bérangère Cournut vous invite à découvrir cette région à travers le voyage initiatique entrepris par une jeune inuite pas tout à fait comme les autres…

Le 7 novembre marque la journée internationale des Inuits et de ce fait, il nous était impossible de ne pas vous parler du dernier livre de Bérangère Cournut. Vous l’aurez deviné, il s’agit bien de De pierre et d’os, un ouvrage encensé par la critique. À mi-chemin entre le roman initiatique et le livre documentaire, l’autrice nous propose de nous immerger dans la culture inuite de la plus magique des manières…

D’ailleurs, savez-vous qui sont vraiment les Inuits ? Besoin d’une petite mise au point peut-être ? Peuples autochtones du Nord de l’Amérique-Arctique, les Inuits sont unis par un patrimoine culturel ancestral. S’ils parlent une langue qui leur est propre, les Inuits ne l’utilisent que très peu. Ils préfèrent se fier à leurs expressions faciales mais, surtout à passer par les voies impénétrables des esprits pour communiquer « Plus personne ne prononce une parole jusqu’à ce que les lampes soient éteintes ». Après tout, ne dit-on pas que le silence est, parfois, plus révélateur que les mots ?

histoire Autochtone

Nomades et chasseurs, les Inuits voyagent au grès des saisons afin de trouver de quoi vivre et se nourrir. Peuples libres jusqu’au 20ème siècle, ils sont ensuite devenus des citoyens canadiens et, par conséquent, ont subi la vague de ségrégation qui les a forcés à abandonner une partie de leurs traditions culturelles au profit de la norme occidentale. Mais nous n’en sommes pas encore là avec le roman de Bérangère Cournut. Situés dans une antériorité imprécise, nous voici plongés dans un temps que nous ne serons jamais capables de nommer mais que nous devinons lointain. Très lointain…

Paru le 19 août 2019 aux éditions Le Tripode et primé par le prix du roman Fnac 2019, De Pierre et d’os retrace l’incroyable voyage d’Uqsuralik. Qui est-elle ? Une adolescente qui ne sait pas encore qu’elle est promise à un destin extraordinaire.  Séparée de sa famille par la force des éléments « Lorsque je sens la vibration dans mes jambes, il est déjà trop tard : la banquise est en train de se fendre à quelques pas de moi. L’igloo est de l’autre côté de la faille, ainsi que le traîneau et les chiens. Je pourrais crier mais cela ne servirait à rien », elle s’engage alors dans un voyage de tous les dangers. Elle le sait, seul un choix s’impose à elle : continuer à avancer ou mourir. Prêts à suivre ses traces dans la neige ?

De Pierre et d’os : le récit d’une vie liée aux éléments de l’univers

Une vie, voilà ce dont il est question dans le roman de Bérangère Cournut, De Pierre et d’os. Mais attention ! Pas n’importe laquelle… Une vie extraordinaire ponctuée par le danger, la faim, le froid, mais aussi – et surtout – par la magie des esprits qui flottent tout autour d’Uqsularik. Vous l’aurez compris, cette jeune orpheline n’est pas comme toutes les autres jeunes filles de son âge « tu t’apprêtes à voyager au-delà / Des mondes perçus par la plupart d’entre nous ».

Très terre à terre dans sa manière de chasser, Uqsularik reste très sensible aux éléments extrasensoriels qui l’entourent. Si elle a pleinement conscience de la Terre qu’elle foule de ses pieds, elle reste ouverte aux mondes par-delà les lumières des aurores boréales. De son épopée polaire où elle connaîtra la solitude, la faim et le froid à la famille qu’elle se construira en rejoignant une nouvelle tribu, Uqsularik se cherche, se perd mais finit toujours pas se retrouver « Tu es déjà quelqu’un d’étrange, à mi-chemin entre l’homme et la femme, l’orpheline et le chasseur, l’ours et l’hermine… Qui sait ce que tu peux encore devenir ? ». Et c’est là que le récit documentaire sur le quotidien des Inuits laisse place à une dimension beaucoup plus profonde. En bref, à un roman initiatique teinté de poésie.

De Pierre et d'os de Bérangère Cournut

Note Babelio 4

4.03/5 (801 votes Babelio)

Et cette poésie qui se dégage des mots de Bérangère Cournut est saisissante. C’est d’ailleurs là que prend racine toute l’intensité du roman ! Rien de plus normal, nous direz-vous… Oui mais non ! Pourquoi ? Tout simplement parce que De Pierre et d’os se lit avec une facilité déconcertante. Et pourtant… Bérangère Cournut laisse son lecteur haletant tout en le surprenant avec un lyrisme bouleversant. Comment est-ce possible ? Comment réussit-elle à transformer des mots innocents en vecteurs de puissantes émotions ? Serait-ce la magie des esprits inuits ? Peut-être mais une chose est sûre… Nous voilà complètement pantois « je te mets en garde, Uqsuralik : un iceberg est un monde qui peut basculer à tout moment ».

Et plus nous tournons les pages avidement, plus l’intensité de la poésie se fait stupéfiante. Et soudainement, on comprend. Tout est lié. La nature, les hommes, les esprits, les animaux. Tout. Si De Pierre et d’os nous conte le voyage d’une vie, celui d’une jeune femme, il nous initie surtout à des traditions ancestrales – auxquelles vous ne voudriez certainement pas croire – mais qui, pourtant, prennent sens sous la plume de Bérangère Cournut. En bref, c’est le mariage de la nature avec le sacré qui donne un sens à la vie. Et malgré leur mode de vie si différent du nôtre, vous serez surpris de retrouver quelques problématiques familières à nos sociétés contemporaines au sein de la communauté inuite…

Quand Bérangère Cournut rend hommage au pouvoir de la féminité

Les femmes. Où qu’elles soient, où qu’elles vivent, elles semblent prisonnières du pouvoir patriarcal « Les femmes puissantes / Encourent d’abord / Tous les dangers ». Pour Uqsuralik, tout commence avec l’arrivée du pouvoir de donner la vie ou autrement dit les premières règles « on dirait que mon ventre délivre du sang et des foies d’oiseaux. Qu’est-ce encore que cela ? ». Tandis que les entrailles de la jeune fille la brûlent et que le froid mord sa peau glacée, son monde s’effondre. Là voilà brutalement projetée dans le monde des adultes.

Rien ne l’avait préparée à la violence du monde et certainement pas à celle des hommes « plusieurs soubresauts agitent le corps du Vieux puis un liquide tiède se répand. Il s’affaisse dans un souffle ». À des années lumières de comprendre ce qui est en train de lui arriver, Uqsuralik ne se laisse pas abattre pour autant. Elle tâtonne, trébuche, se retrouve avalée dans les entrailles des esprits avant d’être brutalement ramenée à la vie mais rien ne l’arrête… La jeune femme forge son caractère et son aura presque mystique au rythme de ses chutes. Mais bientôt, elle trouvera dans Sauniq, une veuve qui se donne le rôle de mère adoptive, un guide spirituel…

Hila la petite fille, Uqsularik la mère et Sauniq la patriarche forment ainsi un cercle féminin puissant. Ce lien unique les relie au monde d’une manière indicible, par un langage que les hommes sont incapables de saisir. Le pouvoir de la femme s’inscrit au-delà de la vie et de la mort. Et c’est par cet indicible qu’elles arrivent finalement à s’émanciper et gagner leur indépendance. Mieux encore, dans la tradition inuite, une femme ne meurt jamais… puisqu’elle revient au monde par l’esprit du prochain nouveau-né. Ainsi, jamais leur aura ne s’éteindra « Nous ne prononcerons plus ton nom jusqu’à ce qu’un enfant l’endosse, mais le son de ta voix vibre encore dans l’air qui nous entoure ».  Qui a dit que les femmes du bout du monde ne pouvaient pas aussi faire entendre leur voix ?

Attention, De Pierre et d’os n’a rien des codes d’un roman féministe mais plutôt ceux d’une ode à la féminité, à la maternité, à la sagesse de la femme « Durant ma longue vie d’Inuit, j’ai appris que le pouvoir est quelque chose de silencieux. Quelque chose que l’on reçoit et qui – comme les chants, les enfants – nous traverse. Et qu’on doit ensuite laisser courir ». D’un voyage initiatique à une célébration de la femme, De Pierre et d’os est un roman empreint de magie et de mystères « Montant toujours plus haut dans mes yeux, l’eau noyait l’horizon. Elle déposait sur lui ce brouillard liquide dans lequel on perçoit les choses qui, sans cela, restent invisibles ». Du silence imposé par l’épaisse couche de neige à la ferveur des puissants esprits, Bérangère Cournut nous invite à envisager une nouvelle façon d’habiter le monde… En deux mots : percutant et incisif.

Du même auteur : à lire si vous avez aimé De Pierre et d’os

Née contente à Oraibi de Berangère Cournut

Si vous avez aimé De Pierre et d’os, nous ne pouvons que vous conseiller de lire le précédent roman de Bérangère Cournut. Avec Née contente à Oraibi, l’autrice en quête d’une vision alternative du monde, nous propose de nous immerger dans la vie du peuple Hopi à travers le destin d’une jeune fille amérindienne de l’Arizona. Ça ne vous rappelle pas le schéma de l’impénétrable voyage d’Uqsuralik ?Née contente à Oraibi : un roman de Bérangère Cournut

Entre rites, coutumes traditionnelles et chants antiques, Tayatitaawa (celle qui salue le soleil en riant) nous entraîne à la découverte de son peuple et nous fait envisager la vie sous un nouvel angle. Bien que l’histoire s’ancre dans notre époque contemporaine, l’autrice s’amuse à perdre son lecteur dans l’intemporalité de cet univers atypique. Pourtant, l’histoire se passe de nos jours mais, loin des préoccupations occidentales, le quotidien de la jeune fille est rythmé par les croyances de ses ancêtres. En bref, vous l’aurez sûrement compris, Bérangère Cournut nous invite subtilement à nous interroger sur nos modes de vie actuels…

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Article par Manon De Miranda

Amoureuse du voyage depuis son année d’expatriation en terres celtiques, Manon continue d’assouvir sa passion à travers les pages des livres qu'elle dévore. Mordue de lecture depuis sa tendre enfance, elle est responsable éditoriale pour le blog de Lireka.