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Littérature et essais

Chien Blanc de Romain Gary : entre racisme et antiracisme

La pandémie liée au coronavirus n’est pas la seule à laquelle nous devons faire face. En effet, le racisme semble être une maladie encore très contagieuse. Pourtant, depuis le 25 mai dernier, le monde entier unit sa voix au travers d’un seul et même slogan « black lives matter ». Serait-ce la fin d’un esclavage aussi littéral que métaphorique ?

Depuis le décès de l’afro-américain George Floyd suite à une arrestation policière brutale, les barrières érigées autour de la couleur de peau semblent s’effondrer. Noirs, Blancs, Jaunes, Rouges, Marrons marchent d’un même pas déterminé. L’heure de changer les choses aurait-elle enfin sonné ? Ou bien sommes-nous piégés dans un cycle éternel de « bêtise humaine » selon les propres mots de Romain Gary ?

Chien Blanc de Romain Gary

Note Babelio

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L’auteur de La vie devant soi et de La promesse de l’aube publie Chien Blanc en 1970. Ce récit d’autofiction relate une année bien précise de sa vie. Nous sommes en 1968 et l’Amérique est à feu et à sang au lendemain de l’assassinat de Martin Luther King… En bref, hier ressemble beaucoup à aujourd’hui.

Chien Blanc ou le cycle sans fin des violences policières

Bien que Romain Gary vive dans la sphère privilégiée de Beverly Hills, il ne reste pas aveugle face à la violence raciale qui fait rage en dehors de ses murs. Nous sommes alors au début de l’année 1968 et les émeutes de Watts sont encore dans toutes les mémoires. Alors que les lois autour de la ségrégation raciale sont progressivement abolies, la tension n’a pas disparu pour autant.

C’est dans ce contexte électrique que Romain Gary – aussi connu sous le pseudonyme d’Emile Ajar – commence l’histoire de Chien Blanc. Amoureux des animaux, le logement de l’écrivain s’apparenterait presque à une ménagerie. Trois chats, un toucan, un python et un chien, rien que ça ! Mais la famille n’avait pas encore fini de s’agrandir. Le 17 février 1968 alors que son chien, Sandy, revient d’une longue balade, il n’est pas seul… Un berger allemand au regard « intense et fixe » l’accompagne. Le cœur de Romain Gary ne tarde pas à fondre et il laisse entrer Batka – « petit père » en russe – dans sa vie…

© Sheri Holley / Unsplash

Batka montre rapidement une grande affection à son maître. Il est intelligent, affectueux et joueur. Romain Gary est comblé, pouvait-il rêver meilleur compagnon de vie ? Cependant, Batka va révéler un pan étrange de sa personnalité. Quand un ouvrier Noir franchit le seuil de la maison, il se transforme en une bête féroce prête à tuer. Et d’un coup, le livre de Romain Gary nous prend à la gorge. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez Batka ? Un chien peut-il être raciste ?

Vous vous en doutez, Romain Gary ne se contente pas de nous raconter l’histoire extraordinaire de son chien. Chien Blanc est beaucoup plus profond et réflexif que cela. Inquiet, l’écrivain commence à faire des recherches et découvre, avec stupeur, que Batka descend de la lignée des « white dogs ». En somme, des chiens dressés pour attaquer les Noirs « Jadis, on les dressait pour attaquer les esclaves évadés. Maintenant, c’est contre les manifestants ». Romain Gary, en éternel optimiste qu’il était, s’engage alors dans un processus de déconditionnement de Batka. Mais la question est la suivante : peut-on désapprendre la haine ?

Le rire et l’irrespect, moteurs du livre de Romain Gary

Chien Blanc de Romain Gary est truffé d’ironie provocatrice. Une position qu’il veut d’autant plus cinglante après l’assassinat de Martin Luther King, le 4 avril 1968. Le roman n’est pas à lire au premier degré, voyez-le comme un dialogue intérieur d’un homme qui veut croire en l’être humain envers et contre tout. Entre cynisme et idéalisme, Romain Gary nous emmène dans les affres de ses pensées où racisme et antiracisme s’affrontent allègrement. Batka n’était que le point de départ d’une méditation philosophique sur le conditionnement de la pensée humaine.

Remettons les choses dans leur contexte. A l’époque, Romain Gary était marié à l’actrice Jean Seberg, grande activiste de la NAACP (association nationale pour la promotion des gens de couleurs). Une cause louable ? Pas aux yeux de Romain Gary, en tout cas. Cela fait-il de lui quelqu’un de raciste ? Pas le moins du monde. Il faut lire entre les lignes pour comprendre la perspicacité de sa réflexion. Il se fait particulièrement acariâtre envers les « belles âmes » que composent le gratin de la Haute société de Los Angeles. Pour l’auteur, ces associations ont seulement été créées afin que leurs membres puissent s’acheter une conscience. Cette société de l’apparence le répugne, elle n’existe que pour soulager « non pas les Noirs, mais les Blancs ».

L’indépendance d’esprit de Gary le pousse à se montrer d’une insolente irrévérence. Quand il ne peut pas échapper à ces réunions, il doit utiliser tout son self-control pour ne pas remettre tous ces gens à leur place. L’énormité de leurs propos ne manque jamais de le faire bondir « Nous devons aller dans les familles Noires, apprendre à les connaître » et, mortifié, il part en vrille :

« Oui, je répète, en 1968. Je ne sais pas si on voit toutes les implications ahurissantes de cocasserie de ce cri du cœur. Car ce n’était pas l’Amérique de Papa qui se réveillait soudain : son auteur, c’était un metteur en scène de trente-sept ans. Il y a dix-sept millions de Noirs autour de lui. Il y a Watts, à vingt minutes d’auto. L’œuf de Christophe Colomb grandissait sous mes yeux comme dans une pièce de Ionesco. Eurêka ! La nouvelle découverte de l’Amérique par les Américains. Ah, putain ! »

Et enfin, on comprend toute la fascination que l’auteur visionnaire exerce sur le personnage principal des Fleurs de l’ombre de Tatiana de Rosnay… Romain Gary n’a décidément pas sa langue dans sa poche !

Chien Blanc, une allégorie de la haine

Bon et Batka dans tout ça ? Patience, patience… Si le chien de Romain Gary se révèle être le fil rouge de cette histoire, il n’est en réalité qu’un prétexte à l’auteur pour mettre en lumière un concept de rééducation au sens large du terme.

Plus qu’un animal, Batka se fait une allégorie de la haine raciale mais la notion de rééducation n’est pas à prendre au sens péjoratif. Elle est porteuse d’espoir. Si l’auteur utilise un humour noir volontairement provocateur pour faire réagir son lecteur, il n’en reste pas moins profondément humaniste. Pour lui, si l’homme peut s’extraire de sa condition – se rééduquer – c’est par le savoir : « Je suis en train de me rendre compte que le problème noir aux Etats-Unis pose une question qui le rend pratiquement insoluble : celui de la Bêtise. Il a ses racines dans la plus grande puissance spirituelle de tous les temps, celle de la Connerie ».

Peut-on changer les hommes ? Là réside tout l’enjeu du livre de Romain Gary. A la lumière des récents événements, on pourrait en douter. En effet, malgré les efforts générés depuis la fin de la ségrégation, les violences policières contre les Noirs demeurent toujours une réalité. Il s’agit de ne pas l’oublier. Mais nous choisirons d’être à l’image du grand écrivain qu’était Romain Gary, instruisons-nous et analysons ce qui se passe autour de nous. Gardons espoir, luttons contre ces préjugés tout en restant humanistes pour ne pas sombrer dans la haine. Elle s’alimente déjà assez par elle-même. Pour faire court, respectons-nous les uns les autres.

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Article par Manon De Miranda

Amoureuse du voyage depuis son année d’expatriation en terres celtiques, Manon continue d’assouvir sa passion à travers les pages des livres qu'elle dévore. Mordue de lecture depuis sa tendre enfance, elle est responsable éditoriale pour le blog de Lireka.

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