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Prix Renaudot : histoire d’un anti-Goncourt

Manon De Miranda

Décerné depuis 1926, le prix Renaudot est né dans l’esprit de journalistes agacés par la lenteur des délibérations du jury du prix Goncourt. D’année en année, le prix Renaudot a su asseoir sa notoriété si bien que son annonce est, aujourd’hui, aussi attendue que celle de son grand frère, le Goncourt.

Tantôt décriés, surannés voire contestés, les prix littéraires continuent de clôturer magistralement nos fins d’année malgré leur histoire parfois houleuse. Au fil du temps, les prix décernés aux livres se sont multipliés et, c’est juste avant les fêtes de fin d’année, que les bandeaux rouges commencent de fleurir sur les étals des librairies. Si bien qu’il en deviendrait presque difficile de faire son choix parmi la multitude d’ouvrages qui s’offrent aux lecteurs.

Cependant, si les récompenses se décuplent par dizaines, certains prix littéraires ont su se parer d’un prestige certain. On pourrait même aller jusqu’à dire qu’ils sont devenus des références voire des valeurs sûres pour les lecteurs. Si le prix Goncourt reste le grand incontournable de ces prix d’automne, le prix Renaudot a su rapidement s’imposer sur la scène littéraire.

D’une anecdote amusante à un prix littéraire renommé

Souvent accusés de fabriquer des machines à succès littéraire, cela ne signifie pas nécessairement que les titres primés par des prix littéraires sont de mauvaise qualité. Pourtant, on pourrait presque en douter quand on s’intéresse de près à la naissance du prix Renaudot. En effet, tout est parti d’une plaisanterie et ça, ce n’est pas une blague.

Des journalistes impatients et… affamés

C’est en 1925 que jaillit, dans l’esprit d’un groupe composé de journalistes et de critiques littéraires, l’idée du prix Renaudot. Remontons le temps jusqu’en 1925. C’est un mardi, le premier de novembre, et nombreux sont les journalistes agglutinés devant le restaurant le Drouant où le jury du prix Goncourt délibère. Mais ce jour-là, les discussions s’éternisent et les journalistes s’impatientent. De plus, ils sont affamés… Mais pas d’enfin connaître le nom de l’heureux gagnant afin de le glisser sous leur plume, non… mais de nourriture. C’est Georges Charensol, lui-même, qui rapporta sur France Culture, cette anecdote amusante en 1989.

Alors que le jury du Goncourt continuait de se diviser entre les murs du Drouant, les journalistes décident de prendre leur pause déjeuner vers 11h afin d’être en pleine possession de leurs moyens pour le battage médiatique qui s’annonçait cet après-midi-là. Autour de la table, les discussions vont bon train et les journalistes, qui sont aussi de bons amis, commencent alors de plaisanter. L’un d’entre eux, Gaston Picard, propose qu’ils s’associent pour créer leur propre prix littéraire. Il n’en faudra pas plus convaincre Georges Charensol qui accueille l’idée avec enthousiasme. Cependant, il impose une règle : ne pas rivaliser avec le Goncourt. Voulant contrecarrer la rigueur inhérente à ce prix parfois caractérisé de trop guindé, ils se mettent d’accord pour primer un ouvrage amusant. Le jury du prix Renaudot était né et c’est l’année suivante qu’il primait le premier auteur d’une longue liste.

De la plaisanterie au prestige littéraire…

De la plaisanterie au prestige, il n’y a qu’un pas. Et ce n’est pas le jury originel du prix Renaudot qui dira le contraire. Alors que l’automne 1926 arrive, les confrères se réunissent pour discuter littérature mais tout ne va pas se passer comme prévu… En effet, les journalistes avaient pour dessein d’élire un roman décalé, un livre qui soit amusant pour mieux se différencier du prix Goncourt mais ils vont rapidement se trouver dans l’impossibilité de trouver une œuvre qui corresponde à leurs critères. Cependant, de fil en aiguille, ils se rendent compte qu’ils sont tous fascinés par le livre d’un jeune auteur, Armand Lunel.

Et c’est ainsi que le jeune professeur de lycée fut désigné comme le premier lauréat du prix Renaudot avec son roman publié aux éditions Gallimard, Nicolo-Peccavi ou l’Affaire Dreyfus à Carpentras. L’ouvrage de Lunel est tout sauf amusant, c’est un roman que les journalistes qualifieront, toujours selon les mots de Georges Charensol rapportés par France Culture, « d’un livre plein d’esprit, de vivacité et d’originalité ». Charensol et ses confrères ont changé de direction et ils savent qu’ils ne pourront plus revenir en arrière. Le prix Renaudot a pris des airs aussi sérieux que ceux du Goncourt.

La naissance d’un prix littéraire prestigieux

Aujourd’hui, nous sommes bien loin de la petite anecdote rapportée par Georges Charensol avec humour. En effet, au fil du temps, le prix Renaudot s’est doté d’un prestige sans équivoque. L’annonce de son lauréat est attendu, chaque automne, avec le même engouement que celui du Goncourt.

Un nom à consonance historique

Rien n’est jamais soumis au hasard en matière de prix littéraire. Le nom attribué au prix créé par Charensol et ses comparses ne fait donc pas exception à la règle. En effet, son nom fait directement référence à Théophraste Renaudot. Si ce dernier pratiquait la médecine, il fut avant tout l’un des grands précurseurs de la presse écrite en France. En effet, c’est le 30 mai 1631 qu’il lançait la Gazette ou autrement dit, le premier périodique français.

prix Renaudot - Théophraste Renaudot

portrait de Théophraste Renaudot

La Gazette est un journal hebdomadaire de quatre pages tirés entre 300 et 800 exemplaires. Son but était d’informer ses lecteurs sur les nouvelles provenant de la Cour, de la France mais aussi de l’étranger. Le périodique ne fait qu’énoncer des faits sans les commenter. Certains numéros sont, aujourd’hui, toujours consultables sur Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France. Le journal de Renaudot était jugé sérieux par le gouvernement et plus particulièrement par Richelieu, ce qui lui valut son soutien financier. Les débuts de la presse telle qu’on la connaît aujourd’hui était née.

Prix Renaudot - La Gazette

Voici un aperçu de La Gazette

Il n’est donc pas anodin que Charensol et ses confrères aient décidé de nommer leur prix littéraire d’après l’un des précurseurs de la presse. Toujours dans cette idée de faire concurrence au prix Goncourt, ils ont voulu mettre l’accent sur le journalisme plutôt que sur la profession d’écrivain. On sent poindre l’idée sous-jacente que les journalistes jugent les juges avant d’eux-mêmes devenir juges. Ces journalistes et critiques littéraires veulent jeter un vent de renouveau sur les prix littéraires.

Réparer les erreurs du Goncourt

Après la manière dont ont tourné les choses pendant l’élection du premier lauréat en 1926, le premier jury du prix Renaudot a dû revoir ses critères de sélection. Il ne pouvait décemment pas revenir à cette idée d’humour pour choisir le vainqueur du prix. En effet, cela aurait été manqué de respect à Armand Lumel, « ça aurait été désobligeant pour lui » selon les mots de Georges Charensol.

Cependant, il est important de noter que jamais aucune règle n’a été écrite noire sur blanc sur une quelconque marche à suivre pour élire le lauréat du prix Renaudot. En effet, ce prix littéraire n’a pas d’existence juridique propre ou de règlement officiellement établi. La principale motivation du Renaudot est de réparer les possibles erreurs commises par les jurés du Goncourt. Le jury du Renaudot s’érige alors comme une sorte de justicier venu réparer les injustices du Goncourt.

Pourtant, quand on regarde de près les critères de sélection du Renaudot, ils se rapprochent à s’y méprendre de ceux du Goncourt. En effet, si le Goncourt a pour dessein de récompenser un ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année, le prix Renaudot s’aligne imperceptiblement sur ces conditions. Depuis 1926, le prix Renaudot récompense donc un roman au ton original. La volonté du jury reste, malgré tout, de primer un auteur qui n’a pas reçu de grandes distinctions littéraires au cours des cinq dernières années. Chaque année, le jury établi son choix sur deux ouvrages différents. Ainsi, si le premier obtient le Goncourt, c’est leur second choix qui deviendra lauréat du Renaudot.

Enfin, notons que le prix Renaudot est annoncé le même jour que celui du prix Goncourt, c’est-à-dire le premier mardi de novembre. Les délibérations se tiennent au sein du restaurant le Drouant, dans le 2ème arrondissement de Paris, tout comme celles du Goncourt. Vous l’aurez compris, leur concurrence n’a visiblement pas fini de faire polémique…

Une récompense symbolique

Là où le prix Goncourt et le prix Renaudot se différencient distinctement, c’est dans la dotation de leur lauréat. Dans son testament, Edmond Goncourt, avait spécifié que le lauréat du prix se verrait attribuer la somme de 5000 francs (aujourd’hui réduite à 10 euros symbolique) au contraire du prix Renaudot qui, dès le départ, n’avait pas prévu de récompenser d’une quelconque somme son lauréat. En bref, remporter le prix Renaudot ne rapporte pas d’argent de manière directe.

Cependant, si l’auteur ne gagne pas d’argent à l’obtention de son prix, il acquiert une renommée certaine. Et cette dernière a impact non négligeable sur les ventes de son livre. En effet, aujourd’hui, un prix Renaudot se vend à 200 000 exemplaires en moyenne. Ce n’est pas Sylvain Tesson, lauréat 2019 du prix Renaudot, qui viendra contredire la notoriété acquise grâce à cette distinction littéraire. En effet, l’auteur de La Panthère des neiges est désormais l’auteur francophone le plus lu de l’année 2019. Début février, son livre s’était déjà écoulé à plus de 500 000 exemplaires.

Le jury : entre tradition et innovation

A l’instar de tous les autres prix littéraires, le prix Renaudot n’a pas échappé à son lot d’accusations de vices et de corruptions en tout genre. Tel est le fardeau des jurés. Cependant, si les choix du jury Renaudot sont parfois décriés, on ne peut que saluer leurs efforts pour instaurer un vent de renouveau dans l’univers des prix littéraires.

Une admission par cooptation

Comme la plupart des jurys de grands prix littéraires, l’entrée d’un nouveau membre se fait par cooptation. Si, au départ, le jury était exclusivement composé de journalistes et de critiques littéraires, son cercle s’est élargi au fil du temps. Il n’est désormais plus question d’exclure les écrivains. Ainsi, dans le jury 2019, on y retrouvait J.M.G Le Clezio. Cependant, le jury continue de se composer essentiellement de journalistes et critiques littéraires, toujours dans l’optique de se démarquer de celui du Goncourt.

La présidence du jury est tournante. Chaque année, elle est confiée à l’un des membres, par ordre d’ancienneté d’appartenance au jury. En 2019, la présidence fut attribuée à Christian Giudicelli, écrivain et éditeur chez Gallimard.

Un jury régulièrement au cœur des polémiques

Encore une fois, comme dans la plupart des jurys littéraires (exception faite du prix Femina dont le jury est uniquement composé de femmes), le prix Renaudot est majoritairement masculin. En effet, sur les dix jurés des membres 2019, seule une femme se distingue : Dominique Bona. Si le monde des Lettres a pendant longtemps été dominé par des acteurs masculins, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Avec la vague du mouvement #metoo, les présupposés se voient renversés. Mais si la parité commence de perler sur beaucoup de lèvres, elle est encore loin d’être acquise.

Cependant, les choses tendent à bouger. En effet, alors que Jérôme Garcin annonçait sa démission du jury Renaudot par le biais du magazine L’Obs en mars dernier, les journalistes ont immédiatement pensé que c’était à cause de l’affaire Gabriel Matzneff (lauréat du prix Renaudot essai 2013). Cependant, Garcin a dévoilé dans une lettre que s’il démissionnait, ce n’était pas seulement à cause de cette affaire remis au goût du jour avec le livre de Vanessa Spingora intitulé Le consentement mais aussi à cause de « l’aberrante constitution d’un jury à 90% masculin ». L’annonce de son successeur n’a pas encore été annoncé et pour l’instant, rien ne laisse percevoir qu’il sera remplacé par une femme plutôt qu’un homme. Seul le temps nous dira si les souhaits de Garcin seront pris en compte…

Un jury dans l’air du temps

Depuis ses débuts, de nombreuses polémiques ont secoué le prix Renaudot. Les jurés ont notamment été accusés de favoritisme à plusieurs reprises. En 2007, alors que le jury prime Chagrin d’école de Daniel Pennac, la polémique ne tarde pas à éclater. En effet, l’ouvrage de Pennac ne figurait pas dans la sélection initiale. Il crée alors la surprise générale en devenant le lauréat, c’est la première fois de l’histoire du Renaudot qu’un livre se retrouve primé en sautant l’étape des sélections. Le jury ose tout. Mais cette décision ne va pas faire l’unanimité. Christophe Donner, écrivain présent dans la sélection initiale, n’hésite pas à faire entendre sa déception et sa colère. Il se confie alors à L’Obs et accuse l’un des jurés, Franz-Olivier Giesbert, d’avoir manipulé les délibérations du jury…

Sur un tout autre ton, le jury du prix Renaudot provoque une nouvelle polémique en 2018. Cette année-là, dans leur première sélection d’ouvrages en lice pour le Renaudot, se trouve un livre autopublié sur Amazon. Si on pouvait saluer l’audace du jury pour oser engendrer une petite révolution littéraire, les libraires n’ont pas tardé à faire connaître leur mécontentement. En effet, si les prix littéraires ont pour dessein de mettre en lumière les différentes grandes maisons d’édition françaises, ils sont aussi indispensables aux libraires qui voient leurs ventes s’envoler à la suite de leurs attributions. Les libraires ont donc vu une attaque des jurés envers leur profession. C’est sûrement pour cela que Bande de français de Marco Koskas s’est vu écarté de la seconde sélection des jurés.

Si les polémiques se sont faites de plus en plus nombreuses ces dernières années, le prix Renaudot n’en est pas le seul tributaire. Tous les prix sont maintenant sujets aux scandales. Si, parfois, les polémiques sont justifiées, elles sont aussi le signe d’un changement notable dans la manière qu’ont les jurés d’appréhender leurs délibérations et, plus largement, le monde de la littérature. Cependant, le vent de fraîcheur que tente parfois d’initier un jury n’est pas toujours accueilli favorablement par une institution littéraire qui tient encore beaucoup à ses traditions…

Le prix Renaudot au fil du temps

Depuis plus de 90 ans qu’il perdure, le prix Renaudot a récompensé nombre d’écrivains. Aujourd’hui, certains d’entre eux sont largement reconnus par le monde de la littérature pour leur œuvre tout entière. C’est ainsi que le prix Renaudot s’est divisé en plusieurs catégories afin de primer d’avantage d’auteurs chaque année.

Des lauréats à l’indiscutable notoriété

Depuis Armand Lumel, ce n’est pas moins de 92 autres auteurs qui se sont vu attribuer le prix Renaudot. Parmi eux, on compte notamment Marcel Aymé avec La Table-aux-crevés en 1929, Louis-Ferdinand Céline avec son incontournable Voyage au bout de la nuit en 1932, Michel Butor avec La Modification en 1957, Georges Perec avec Les choses en 1965, Virginie Despentes avec Apocalypse bébé en 2010 ou encore Delphine de Vigan avec D’après une histoire vraie en 2015.

La première femme à obtenir le prix Renaudot est Germaine Baumont, en 1930, avec Piège. Après sa consécration, il faudra attendre 1953 avant qu’une autre femme soit récompensée par le jury. Au total, seules seize femmes ont été primées par le Renaudot jusqu’à aujourd’hui.

Les dérivés du prix Renaudot

Une fois sa notoriété assise, le prix Renaudot n’a pas tardé à copier son aîné le Goncourt et ainsi démultiplier ses récompenses. Alors que le prix Goncourt des lycéens était décerné pour la première fois en 1988, le prix Renaudot des lycéens était créé en 1992. Il est né à Loudun, ville de naissance de Théophraste Renaudot, suite à l’initiative de l’association des amis de Théophraste Renaudot. Si le prix Renaudot original n’a pas de règlement strict, ce n’est pas le cas du prix des lycéens. Les élèves choisis ont deux mois pour lire huit des quinze romans sélectionnés par les membres du jury Renaudot. Ensuite, il s’agit d’engager des débats au sein des lycées afin d’élire un roman pour mi-novembre.

Outre le prix Renaudot des lycéens, c’est le prix du Renaudot de l’essai qui décerne son premier prix en 2001. Là encore, il s’agit de récompenser une œuvre originale. Enfin, c’est en 2009 qu’apparaît le prix Renaudot du livre de Poche.

En 2018, le prix Renaudot rivalise d’ingéniosité et se déleste de tout règlement quand il décide de créer un prix Renaudot spécial du jury. En effet, 2018 fut une année difficile pour les jurés qui n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur quel ouvrage primer selon l’Obs. Leur choix s’était porté sur Le lambeau de Philippe Lançon mais le livre ayant déjà été récompensé par le prix Fémina, ils ne pouvaient pas lui accorder le prix Renaudot. Les jurés prennent alors une décision inattendue. S’ils décident d’attribuer le prix Renaudot à Le Sillon de Valérie Manteau, ils ne renoncent pas à saluer la performance littéraire de Lançon. Contre toute attente, et pour la première fois de son histoire, le jury décerne alors un prix spécial au livre de Philippe Lançon.

Le prix Renaudot ose tout. Dans sa volonté de se distinguer du Goncourt, il n’hésite pas s’éloigner des sentiers battus si nécessaire. Et on peut dire que cette philosophie aura été payante puisque, plus de 90 ans après sa création, il continue de largement rayonner sur le monde littéraire. Malgré quelques polémiques essuyées, il reste l’un des grands incontournables des prix d’automne et sa notoriété prestigieuse ne semble pas prête d’être révoquée.

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Article par Manon De Miranda

Amoureuse du voyage depuis son année d’expatriation en terres celtiques, Manon continue d’assouvir sa passion à travers les pages des livres qu'elle dévore. Mordue de lecture depuis sa tendre enfance, elle est responsable éditoriale pour le blog de Lireka.

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