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Entretien avec Xavier Yvon et Harriet Alexander, journalistes aux États-Unis

Xavier Yvon et Harriet Alexander, journalistes envoyés spéciaux aux États-Unis, vous livrent leur vision politique et sociétale de l’Amérique de ces dernières années. À quoi peut-on s’attendre après l’ère Trump, les émeutes qui ont agité le pays en 2020 et l’élection de Joe Biden ?

Bonjour à tous les deux,

Nous nous sommes rencontrés à New York, où les sujets élections américaines et Brexit ont alimenté nombre de nos soirées. Harriet, tu étais correspondante US pour le journal britannique The Telegrap et actuellement au Daily Mail. Xavier, tu étais correspondant Europe 1 aux États-Unis et actuellement Rédacteur en chef et présentateur de « La Loupe », le podcast quotidien d’actualité de L’Express. Vous avez donc été sur le terrain pendant cette période mouvementée des US, au cœur de sujets qui ont fait la une de nos journaux.

Qu’est-ce qui vous a frappé lorsque vous êtes arrivés aux États-Unis, notamment au niveau sociétal ou politique ?

Xavier Yvon : Quand on débarque aux USA, on a l’impression de connaître déjà, tellement le décor est familier. On l’a vu mille fois dans des films, des séries, etc. Sauf que ce n’est que le décor, et on s’aperçoit très vite qu’il y a une réelle différence de culture entre Américains et Européens.

Henriet Alexander : Je suis d’accord avec Xavier – j’ai eu une sorte de “choc culturel inversé”, parce que je pensais que j’avais déjà une bonne appréhension des États-Unis quand je m’y suis expatriée (même langue, plus ou moins, et nous sommes tellement influencés par la culture américaine en Grande-Bretagne !) mais plus je passais de temps là-bas, plus ce pays me paraissait différent ! Lorsque je me suis relocalisée en Amérique latine ou Afrique, j’étais beaucoup plus préparée mentalement pour les différences d’attitudes et de comportement.

Je pensais que j’avais déjà une bonne appréhension des États-Unis quand je m’y suis expatriée mais plus je passais de temps là-bas, plus ce pays me paraissait différent.

Quelle est selon vous la différence fondamentale entre la politique américaine et la politique française ?

XY : Le système politique, puisqu’aux USA le poids du Congrès, et notamment du Sénat est immense, sans commune mesure avec le Parlement en France (système présidentiel vs système présidentialiste, pour ceux qui ont fait du droit constitutionnel !). Ce qui fait des sénateurs des personnages publics très forts et très importants. Et puis il y a aussi le fédéralisme qui donne un poids encore une fois sans équivalent aux pouvoirs locaux (gouverneurs, maires, etc.). Pour un Français habitué à une hyper-centralisation, c’est assez exotique.

HA : Au-delà des différences structurelles, dont parle Xavier, je dirais qu’une différence majeure est la “Hollywoodisation” de la politique. Il y a tellement de femmes et hommes politiques dont on dirait qu’ils sont la création d’un script de film – encore plus avec Trump, et les plus incroyables d’entre eux : Steve Bannon, Roger Stone, et au Congrès Marjorie Taylor Greene, Madison Cawthorn, Alexandria Ocasio-Cortez et Lauren Boebert. Même les personnalités politiques de l’”establishment” comme Mitch McConnell, Nancy Pelosi, Liz Cheney et Lindsey Graham sont de véritables personnages. Les Américains aiment les phrases chocs, ce qui attire des personnalités hors normes.

Les dernières années ont été particulièrement mouvementées aux États-Unis. Certains événements ou anecdotes vous ont-ils particulièrement marqués ?

XY : Je retiendrai de ma dernière année le mouvement de protestation provoqué par la mort de George Floyd. J’ai rarement ressenti autant de passion dans les interviews et les manifs que j’ai couvertes. Je suis allé à Minneapolis, j’ai vu les nuits d’émeutes, mais j’ai aussi recueilli la douleur, la frustration, le ras-le-bol et la colère des Américains, noirs et autres, qui venaient sur les lieux de la mort de Floyd. Ce carrefour qui ressemble à n’importe quel carrefour américain avec son épicerie, sa station-service et son église était devenu une terre sacrée, qu’on foule respectueusement. J’ai aussi couvert l’enterrement de George Floyd à Houston, on aurait dit des funérailles de président, avec une émotion immense, alors que trois semaines plus tôt personne ne connaissait son nom ! Il y avait plus de monde que pour les obsèques d’Aretha Franklin l’année précédente à Detroit…

Harriet Alexander

HA : Me concernant, c’est la violence liée au port des armes qui ne cesse de me choquer. J’ai couvert tellement de fusillades de masse, et en tant qu’européenne je ne comprendrai jamais l’attitude des Américains vis-à-vis des armes. J’ai fait mon premier reportage sur une fusillade deux semaines après m’être installée aux US. J’ai parlé à une femme dont le mari, un professeur, a été tué ; qui m’a dit que la seule solution était que tout le monde vienne travailler armé à l’école. Je ne peux pas comprendre un tel point de vue.

Sur une note plus positive, j’ai été tellement impressionnée par Barack Obama et son équipe lors de leur déplacement à Cuba. J’ai couvert cet événement de La Havane, où ils ont fait quelque chose de très intelligent : du pré-enregistrement d’un feuilleton, avec Obama en invité (un grand succès auprès des Cubains), à la visite d’Obama chez des entrepreneurs locaux. Il a également insisté sur le fait que Raul Castro devait répondre aux questions à une conférence de presse, ce qu’il ne fait jamais. La première question, de CNN, lui demandait pourquoi il retenait encore des prisonniers politiques, puis lorsque Cuba deviendrait une démocratie. On pouvait entendre des exclamations de surprise de la part des journalistes cubains dans la salle de presse ! L’équipe d’Obama a été tellement rusée, cela a permis de commencer à faire évoluer un peu les mentalités. Mais tout est revenu en arrière sous Trump.

On entend beaucoup de choses sur la vision que les Américains ont de la France et des Français. Xavier, toi qui as rencontré et interviewé beaucoup d’Américains à travers tout le pays, quel est le rapport des Américains avec les habitants de l’Hexagone ?

XY : Il y a toujours spontanément beaucoup de sympathie. Et puis de la curiosité, notamment dans les coins un peu plus reculés, où un Européen c’est toujours un peu exotique. Bien sûr pour beaucoup de conservateurs la France est l’exemple à ne pas suivre, trop “socialiste”.

Harriet, on en profite pour te demander si la dynamique entre les Américains et les Britanniques est très différente ?

HA : À New York, où j’habite, personne ne s’étonne de ma nationalité britannique. Mais lorsque je voyage dans le pays, les gens me disent “adorer mon accent”. C’est amusant et cela m’aide beaucoup à les convaincre de me parler ! J’ai réalisé qu’être britannique m’aidait beaucoup, puisque j’ai moins de bagages que si je faisais du reportage pour une organisation américaine. Si vous êtes Fox News ou le New York Times, les personnes préjugent déjà l’angle de votre reportage, alors que je suis perçue comme plus neutre.

Joe Biden a succédé à Donald Trump en Janvier 2021, pensez-vous que cela va changer fondamentalement les relations entre nos pays ?

xavier yvon

XY : Elles seront certainement plus simples et plus rationnelles, Emmanuel Macron n’aura plus besoin de faire un concours de poignée de main, ou de sortir le grand jeu avec un dîner à la tour Eiffel pour essayer d’obtenir ce qu’il veut du président américain… d’autant que le nouveau secrétaire d’État, Tony Blinken, et l’envoyé spécial pour le climat, John Kerry, sont de parfaits francophones. Mais ça ne veut pas dire qu’elles seront plus faciles, parce que les Américains serviront d’abord leurs propres intérêts. Et puis le trumpisme a rompu la confiance : les Européens se sont aperçus qu’ils ne pourraient pas toujours compter sur les Américains. Un nouveau Trump est toujours possible demain, donc l’Europe sait qu’elle doit être plus indépendante.

HA : Boris Johnson a fait très attention à garder Trump de son côté – et les critiques de Johnson l’ont beaucoup attaqué pour cela. Mais je pense qu’il est certain que ce sera plus facile avec Biden, parce qu’il est, comme le dit Xavier, beaucoup plus prévisible. De plus, il connaît tellement de leaders mondiaux depuis des décennies. Dans la biographie sur Biden d’Evan Osnos, il explique comment, en tant que Vice-président, il a dû faire un brief pour une réunion avec un ministre peu connu dans un petit pays bien éloigné des US, puis ensuite ils sortirent de la pièce comme de vieux amis se connaissant depuis trente ans. Ses collaborateurs disent : il connaît tout le monde.

La Grande-Bretagne est toujours obsédée avec cette “relation spéciale”. Bien plus, je le sens toujours, que les Américains ne le sont. Pour le Royaume-Uni, cela est devenu encore plus important avec le post-Brexit. Londres est déterminée à prouver qu’elle ne s’éloigne pas de la scène mondiale, ni qu’elle prend une place arrière. La relation avec les US est centrale pour cela.

Pour finir notre discussion, quel(s) livre(s) recommanderiez-vous à nos lecteurs pour mieux comprendre les États-Unis ? (politique, littérature, essais, etc. : tous genres !)

le manoir maurin picard

XY : Notamment deux livres de super confrères correspondants :

  • Le Manoir, de Maurin Picard : une passionnante histoire de la Maison-Blanche, à travers les petites histoires qui font la grande.
  • Joe Biden, le pari de l’Amérique anti-Trump, de Sonia Dridi : portrait complet et fouillé du nouveau président.

Et aussi :

  • Hillbilly Elegie, de JD Vance : le livre qui annonçait l’avènement de Trump

HA : Le livre d’Evan Osnos sur Biden est utile – même s’il est très connu, il est très intéressant. Tous les livres de Doris Kearns Goodwin sont exceptionnels – Team of Rivals, sur Abraham Lincoln, est superbe. Si vous voulez comprendre les quatre années sur Trump, je recommande vivement Fire and Furry de Michael Wolff. Je suis actuellement dans une phase James Baldwin – je dirais également que Go Tell It On The Mountain est une lecture essentielle.

Propos recueillis par Emmanuelle Henry

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Article par Emmanuelle Henry

Expatriée depuis des années, à Londres puis New-York, j’ai bien connu la frustration de ne pas avoir un accès facile aux livres dans ma langue maternelle. Après avoir travaillé chez Hachette, Amazon et Samsung puis co-fondé une startup publiant des sites médias, je suis ravie de mettre à profit cette expérience éditoriale et digitale pour permettre aux lecteurs du monde entier de profiter enfin de livres dans leur langue natale sans subir de frais de livraison exorbitants.

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