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BD et Mangas

L’homme qui tua Chris Kyle ou comment la BD de Fabien Nury et Brüno a démystifié le film American Sniper ?

Manon

Sorti en 2015 sur grand écran, le film American Sniper réalisé par Clint Eastwood avait alimenté de nombreuses polémiques. Qu’est-ce que le réalisateur avait voulu faire passer à ses spectateurs ? Eastwood glorifiait-il la guerre ou relatait-il seulement la réalité des événements ? La question était si ambiguë que Fabien Nury et Brüno sont revenus dessus dans une bande-dessinée déjà phénomène…

Paru le 15 mai dernier aux éditions Dargaud, la bande-dessinée intitulée L’homme qui tua Chris Kyle a déjà fait couler beaucoup d’encre. Et pour cause ! La BD se veut une relecture du film de  Clint Eastwood, American Sniper, sorti au cinéma en 2015. Le film avait alors beaucoup fait parler de lui et avait été accusé de glorifier l’usage des armes à feu.

Vous l’aurez compris, l’adaptation est ici inversée. La bande-dessinée s’inspire du film pour donner à l’histoire de Chris Kyle, une autre version. En effet, Fabien Nury et Brüno ont été très minutieux dans la reconstruction historique des faits. Il se sont scrupuleusement appuyés sur des documents audiovisuels authentiques pour remonter à la source de la légende et essayer de comprendre le fil de l’affaire. L’homme qui tua Chris Kyle se veut une transcription brute de ces documents, aucun texte descriptif n’a été ajouté. Dans une interview accordée à Télérama, Fabien Nuri déclarait « Il ne s’agit pas de faire le procès de Chris Kyle, ni de réhabiliter son assassin. Au-delà du fait divers et de l’examen des protagonistes, c’est le portrait d’une certaine Amérique que nous donnons à voir  ».

L'homme qui tua Chris Kyle de Nury et Bruno

L’histoire est simple et complexe à la fois. Dans American Sniper, nous suivons les débuts de Chris Kyle, tireur d’élite des Navy Seal (unité d’élite, force spéciale de la marine de guerre des Etats-Unis), jusqu’à son arrivée en Irak après les tragiques événements qui ont secoué l’Amérique toute entière en 2001. Plus rien ne sera jamais pareil après l’effondrement des deux tours du World Trade Center. Le monde est entré dans une nouvelle ère…

Chris Kyle : la naissance d’une légende américaine

Le simple fait que Chris Kyle soit surnommé « La Légende » en dit long sur l’admiration que les américains ont pour les héros de guerre. Si American Sniper est acclamé par le public américain – meilleur box-office de l’année dans le pays – le reste du monde accorde un accueil beaucoup plus modeste au film de Clint Eastwood. Cela nous donne déjà un premier indice sur la mystification de la symbolique de la guerre aux Etats-Unis et dans le reste du monde…

De prime abord, on pourrait croire que le réalisateur américain vient de sortir un film de guerre comme l’Amérique sait si bien en faire mais petit hic… Une polémique éclate. Est-on face à un film de propagande pour l’armée américaine ? On pourrait même pousser le vice jusqu’à se demander si tuer des gens pour la prospérité nationale ne serait finalement pas une bonne chose… Alors que l’Amérique a fondé sa constitution sur la Bible, le spectateur est poussé à remettre en question ces valeurs saintes. En effet, le Dieu vivant est ici un meurtrier à l’impressionnant tableau de chasse.

Mais revenons plus en détails sur l’histoire de ce héros controversé, voulez-vous ? Au départ, Chris Kyle était un soldat comme les autres. Ni bon, ni mauvais, il suit son entraînement avec les autres Navy Seal. C’est une fois en Irak, dans un pays à feu et à sang, que le tireur d’élite américain se révélera redoutable. Pour Chris Kyle, c’était un travail comme un autre. Dans son livre autobiographique dont le film éponyme de Clint Eastwood s’inspire, il écrit « Une question m’était souvent posée : Cela vous a-t-il troublé de tuer autant de monde en Irak ? Je répondais non ».

Chris Kyle - American Sniper

Le nombre de ses victimes est difficilement quantifiable, le soldat aurait exagéré le nombre de ses « exploits ». Selon les sources de Nury et Brüno, le soldat aurait abattu pas moins de 160 personnes avec témoin mais Chris Kyle, lui-même, gonfle ce palmarès déjà impressionnant au nombre de 255. Ce qui revient à une personne tuée par semaine… En un mot, terrifiant. Que les chiffres soient altérés ou non, cela fait de lui le Navy Seal ayant tué le plus d’hommes de toute l’histoire de l’armée américaine. Récompensée par deux Silver Star, « La Légende » était née.

American Sniper : la légende n’est pas toujours source de vérité

Le film de Clint Eastwood se concentre majoritairement sur les séjours en Irak de Chris Kyle. En effet, le célèbre réalisateur américain montre essentiellement des images de guerre, de misère et de désespoir. On tire dans tous les sens, les bombes explosent, des soldats sont tués et des enfants innocents deviennent des victimes collatérales… Mais au milieu du chaos s’élève l’inébranlable Chris Kyle. Incarné à l’écran par Bradley Cooper, le militaire devient l’espoir de tous ses camarades de régiment « Si vous étiez un jour pris sous le feu ennemi, au beau milieu d’une zone de combats, sans soutien aérien… Qui auriez-vous envie d’avoir à vos côtés, votre meilleur ami ou Chris Kyle ? ».

Si Clint Eastwood a été accusé d’avoir réalisé un film de propagande, c’est parce qu’il érige le célèbre tireur d’élite américain comme un Dieu vivant. Pour preuve, Eddie Ray Routh n’apparaîtra que quelques secondes à l’écran. L’homme qui a fait chuter le héros n’a qu’un visage flou et lointain. Le message est clair, son existence est présentée comme insignifiante. Mais qui était-il ? Pourquoi un homme sans histoire a-t-il commis un acte aussi désespéré ? Les spectateurs sont en droit de se le demander mais Clint Eastwood a choisi de terminer son film en apothéose. Alors que le héros vient de chuter, le générique, digne et solennel, diffuse les images d’archive de l’hommage national rendu à Chris Kyle au Texas.

Bradley Cooper dans le rôle de Chris Kyle dans American Sniper

Bradley Cooper dans le rôle de Chris Kyle

Mais que s’est-il passé après la mort de Chris Kyle ? La question est restée entière jusqu’à que Fabien Nury et Brüno décident de se pencher dessus. Dans L’homme qui tua Chris Kyle, il n’est pas question de condamner Chris Kyle et de pardonner Eddie Ray Routh mais simplement de rétablir une chronologie des faits pour apporter un éclaircissement objectif sur les événements. Une objectivité dont le film de Clint Eastwood manque cruellement. Mais, rappelons-le, le réalisateur avait obtenu l’accord de tourner le film après avoir promis au père de Chris, Wayne Kyle, et à sa femme, Taya Kyle, de respecter la mémoire de « La Légende »

A l’image d’un travail d’enquêteur, Fabien Nury et Brüno visionnent et décortiquent les archives audiovisuelles pour reconstituer l’affaire. Du meurtre de « La Légende » à l’inauguration du mémorial Chris Kyle en 2016, le scénariste et le dessinateur poursuivent avec une habile perspicacité les événements d’American Sniper. La bande-dessinée se construit alors comme un documentaire visuel rythmé par les points de vue des différents protagonistes. A l’image d’un puzzle, le lecteur doit reconstituer les pièces pour se forger sa propre opinion. En décidant de rester neutres, Nury et Brüno laissent les pleins pouvoirs au libre-arbitre du lecteur.

L’homme qui tua Chris Kyle : une critique sobre mais incisive de l’Amérique d’aujourd’hui

Au milieu d’une Amérique plus controversée que jamais avec Donald Trump au pouvoir, on peut dire que Nury et Brüno frappent fort. Mais si la bande-dessinée peut paraître polémique, on reconnaîtra à leurs auteurs une grande habilité à rester impartiaux. Plus qu’une chronologie exhaustive de l’assassinat d’un héros américain, L’homme qui tua Chris Kyle se fait l’explication de la mythologie sur laquelle l’Amérique s’est construite : la culture des armes à feu, la figure du justicier, le rejet du plus faible et l’influence des médias. Mais, attention, n’y voyez surtout pas une vision manichéenne des Etats-Unis ! Fabien Nury le précise d’ailleurs noir sur blanc quand il répond aux questions de Télérama : « il n’y pas qu’une seule Amérique ».

L’ambiguïté des personnages

L’ambiguïté est un des fils conducteurs de la bande-dessinée. Rien n’est tout noir ou tout blanc dans l’affaire Chris Kyle. La volonté des auteurs à ne pas prendre parti pousse les lecteurs à la réflexion. Même le coup de crayon de Brüno est aussi sec que sombre. Avec des couleurs sobres qui reflètent parfaitement le fait divers retranscris, le style du dessinateur participe grandement à la distanciation narrative. Les lecteurs sont donc clairement invités à analyser les faits pour en tirer leur propre conclusion.

S’il est intéressant d’avoir vu le film American Sniper avant de lire L’homme qui tua Chris Kyle, sachez que ce n’est pas une obligation. Non seulement le fait divers est mondialement connu mais la bande-dessinée commence avant-même que Chris Kyle ne soit assassiné afin de bien remettre les choses dans leur contexte. Découpée en plusieurs séquences, la BD vient tour à tour s’immiscer dans la vie de Chris Kyle, Eddie Ray Routh puis enfin Taya Kyle.

Et c’est justement en explorant la vie de Taya et d’Eddie que le lecteur est rapidement ébranlé. Nury et Brüno n’ont pas besoin de formuler distinctement leurs pensées, le message est clair. Et si Taya Kyle n’était pas aussi éplorée que les médias ont voulu le laisser croire ? Et si Eddie Ray Routh était, finalement, lui-aussi une victime ? Alors que Taya Kyle construit sa renommée sur le décès de son mari, Eddie Ray Routh est condamné à perpétuité pour son crime. Tandis que les actes héroïques de Chris Kyle sont listés un à un, on ridiculise son assassin qui est revenu complètement traumatisé d’Haïti où on l’a forcé à empiler des cadavres sur les plages. Les médias dépeignent Eddie Ray Routh comme un déséquilibré, un drogué et un schizophrène. En effet, n’ayant jamais tué sur le terrain, il ne peut pas décemment pas être considéré comme un héros…

Jamais une seule fois, il n’est remis en question la mauvaise gestion de son syndrome post-traumatique. En effet, puisqu’Eddie n’a jamais tué sur le terrain, il n’aurait logiquement pas dû en souffrir. Tandis qu’il croupit en prison en attendant son jugement, celle que l’on désigne désormais comme l’American widow – soit la veuve de l’Amérique – monte diverses associations pour aider les vétérans traumatisés qui reviennent des zones de combats. Vous trouvez cela un peu ironique ? On vous rassure, nous aussi. Taya Kyle n’a alors qu’une ambition, les équiper des meilleures armes à feu possibles pour qu’ils se sentent en sécurité sur le terrain. Elle devient alors l’actrice de nombreuses publicités pro-armes…

Sienna Miller dans le rôle de Taya Kyle dans American Sniper

Sienna Miller dans le rôle de Taya Kyle

Les médias ont-ils leur part de responsabilité dans la mort de Chris Kyle ?

C’est une des questions qui est au centre de L’homme qui tua Chris Kyle. Pour Fabien Nury, les fake-news existent depuis de nombreuses années, on ne les avait simplement pas encore nommées. Ce que dénonce subtilement les deux auteurs, c’est l’idée que les médias ont construit de Chris Kyle. En donnant naissance à « La Légende », ils ont exercé une sorte de pression sur ses épaules. Le héros américain n’avait pas le droit à l’erreur. C’est probablement pourquoi il a grossi le nombre de ses victimes ou qu’il s’est inventé une altercation avec Jesse Ventura au micro du polémiste, Billy O’Reilly (ex-présentateur vedette de la Fox News remercié après avoir été accusé de harcèlement sexuel).

Les choses se seraient-elles passées différemment si Eddie Ray Routh n’avait pas évolué dans l’armée avec la légende de Chris Kyle en musique de fond ? En effet, alors qu’Eddie s’apprête enfin à rencontrer son héros en chair et en os, il se rend compte que l’image qu’il s’était fait de lui n’est pas à la hauteur de la réalité… C’est la fin du mythe, il perd alors son sang-froid et commet l’irréparable… Attention, ni Nury ni Brüno ne cherchent à disculper Eddie Ray Routh, sa culpabilité ne fait aucun doute. Ils nous incitent seulement à nous questionner, à reconsidérer le fil de ce fait divers sous un angle différent.

Et finalement, la conclusion est peut-être la suivante… Et si c’était « La légende » qui avait été victime de sa propre légende ?

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Article par Manon

Amoureuse du voyage depuis son année d’expatriation en terres celtiques, Manon continue d’assouvir sa passion à travers les pages des livres qu'elle dévore. Mordue de lecture depuis sa tendre enfance, elle est responsable éditoriale pour le blog de Lireka.