En attendant Bojangles : le livre qui fait danser l’amour avec la folie

Rien ne pourrait mieux définir l’expression « amour fou » que le livre d’Olivier Bourdeaut. Entre réalité et féérie, En attendant Bojangles vous entraîne dans une danse endiablée dont vous ne ressortirez pas indemnes… Sortez vos mouchoirs et découvrez le quotidien d’une famille, certes un peu délurée, mais libérée de toutes contraintes sociales. Un livre à lire absolument !

Difficile de qualifier en quelques mots seulement En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut. En effet, bien plus qu’une histoire d’amour ou qu’un drame familial, c’est avant tout « l’histoire d’un enfant charmant et intelligent qui faisait toute la fierté de ses parents », « l’histoire d’une famille qui, comme toutes les familles, avait ses problèmes, ses joies, ses peines mais qui s’aimait beaucoup quand même » et finalement, c’est tout ce qui compte. Tout ce qui reste aujourd’hui au petit garçon qui se cache derrière les pages de ce livre bouleversant « Ceci est mon histoire vraie, avec des mensonges à l’endroit, à l’envers, parce que la vie c’est souvent comme ça ».

Comme un ultime hommage à ses parents, notre petit personnage nous décrit son enfance rythmée par la douce folie de sa mère qui danse, divague, digresse et s’absente parfois. On dit souvent qu’on ne choisit pas de qui on tombe amoureux, le père de ce petit garçon ne pourrait être plus d’accord avec cette maxime « Le temps d’un cocktail, d’une danse, une femme folle et chapeauté d’ailes, m’avait rendu fou d’elle en m’invitant à partager sa démence ». En choisissant d’aimer cette femme aux mille prénoms, aux milles facettes, il a fait battre son cœur à l’unisson du sien afin de calquer ses pas de danse délurés sur les siens. Et c’est ainsi que Nina Simone devint le chef d’orchestre de l’une des plus belles histoires d’amour de ces dernières années.

Alors que le film En attendant bojangles vient de sortir sur grand écran, replongez aux origines littéraires d’une folle romance contemporaine. Un récit fantasque, lunaire et mélancolique, mais pourtant si tendre et lumineux. Ne vous y fiez pas ! Derrière l’écriture envolée d’Olivier Bourdeaut se cache un conte musical délicieusement poétique qui s’immiscera sournoisement sous votre peau pour ne plus jamais vous quitter…

En attendant Bojangles : un dialogue absurde entre un enfant et son père

Vous l’aurez compris, En attendant Bojangles, c’est l’histoire d’un amour fou et d’une fête perpétuelle. Mais comme toute fête, celle de George et Louise (Ou Marguerite, ou Constance, ou Hortense, ou Elsa selon son humeur) devra un jour se terminer… Pourtant rien ne les empêche de danser devant les yeux ébahis de leur fils « Ils dansaient à en perdre le souffle, tandis que moi je retenais le mien pour ne rien rater, ne rien oublier et me souvenir de tous ces gestes fous ». Comme s’ils voulaient faire un dernier pied de nez à toutes les conventions sociales. S’ils n’ouvrent pas le courrier, c’est pour mieux oublier le temps qui passe. Mais la réalité rattrape toujours ceux qui cherchent à lui échapper et ils ne feront pas exception à la règle… Soudain, les lumières s’éteignent comme elles s’étaient allumées. Dans un nuage de fumée.

« Ils volaient mes parents, ils volaient l’un autour de l’autre, ils volaient les pieds sur terre et la tête en l’air, ils volaient vraiment, ils atterrissaient tout doucement puis redécollaient comme des tourbillons impatients et recommençaient à voler avec passion dans une folie de mouvements incandescents »

En ouvrant En attendant Bojangles, nous acceptons de plonger dans une réalité légèrement différente de la nôtre qui nous ensorcelle dès les premières lignes. Le ton est à l’humour et la tragédie résonne au loin, comme une vague alarme qu’on préfère ignorer. Tout comme leur petit garçon, le lecteur observe leur monde, sans chercher à le comprendre, trop envoûté par les fantaisies aussi imprévisibles qu’extravagantes de la mère de famille. Happé par cette frénésie poétique, le lecteur tourne les pages comme ensorcelé par les métaphores d’Olivier Bourdeaut.

« Mais dans l’arbre, ta Maman, ce sont les racines, les feuilles, les branches et la tête en même temps, et nous, nous sommes les jardiniers, nous allons faire en sorte que l’arbre tienne debout et qu’il ne finisse pas déraciné »

Et, bientôt, malgré nous, nous comprenons que ce qui fait rire aux éclats l’enfant morcelle son père de tristesse. L’histoire loufoque finit par trop le devenir… À mesure que la mère de famille s’enfonce dans la folie, le père invente de nouvelles histoires pour cacher son désarroi et rassurer son fils « car comme toujours, il savait faire de beaux mensonges par amour ». En alternant le point de vue du père et du fils sur la femme de leur vie, Olivier Bourdeaut nous donne à voir la réalité derrière la frivolité et la maladie derrière les rires.

Pourquoi Olivier Bourdeaut a-t-il intitulé son livre En attendant Mr Bojangles ?
Bien plus que faire virevolter son héroïne sur le rythme de la chanson de Nina Simone, Olivier Bourdeaut file une métaphore presque parfaite avec le titre de son roman. En effet, cette métaphore est celle qui donnera naissance et corps à toutes les autres au fil de ses pages. Pourquoi ? Tout simplement parce que Mr Bojangles nous parle d’un homme qui fait des claquettes dans une prison de la Nouvelle-Orléans. Afin de dissimuler son identité à la police, il se fait alors appeler Mr Bojangles. Cela étant dit, comment ne pas faire un rapprochement avec notre mère de famille loufoque ? En plus de changer de nom tous les matins, l’héroïne d’Olivier Bourdeaut est en quelque sorte elle aussi prisonnière. De son esprit. De ses sautes d’humeur incontrôlables. Si Mr Bojangles est véritablement en prison, Louise l’est métaphoriquement puis qu’elle est la captive de sa propre maladie…

Tiraillé entre l’amour inconditionnel qu’il porte à sa femme et son rôle de père, George vacille, mais jamais ne cède « je ne regrettais rien, je ne pouvais pas regretter cette douce marginalité, ces pieds de nez perpétuels à la réalité, ces bras d’honneur aux conventions, aux horloges, aux saisons ». Alors que l’atmosphère s’assombrit, le ton des carnets secrets du père devient de plus en plus mélancolique. Mais puisque dans la famille, on ne reste jamais bien sérieux très longtemps, la narration redevient très vite enfantine sous l’impulsion de ce petit garçon qui, bien que perspicace, ne peut s’empêcher de poser un regard naïf sur la situation… jusqu’à l’inéluctable.

« Ce que j’avais tant redouté était arrivé, ce à quoi je n’avais jamais vraiment voulu croire nous était tombé dessus, accompagné de flammes et de fumée noire, qu’elle avait volontairement propagées dans notre appartement pour brûler son désespoir »

En attendant Bojangles ou comment Olivier Bourdeaut utilise le rire pour écrire une tragédie familiale

Si rien ne semble jouer d’avance au cœur de cette narration sans queue ni tête, le lecteur ne peut s’empêcher de déceler les fausses notes au milieu de cette mélodie du bonheur « Mais malheureusement, au beau milieu de ce doux roman, une folle maladie s’était présentée pour tourmenter et détruire cette vie ». Tandis qu’ils tentent d’échapper au réel, la vie vient leur rappeler, tel un rouleau compresseur, qu’elle n’oublie jamais rien, ni personne. « Le problème avec le nouvel état de Maman, c’est qu’il n’avait pas d’agenda, pas d’heure fixe, il ne prenait pas de rendez-vous, il débarquait comme ça, comme un goujat ». Mais le problème avec l’ironie de la vie, c’est qu’on ne sait jamais quand elle va frapper…

« Je voyais bien qu’elle n’avait pas toute sa tête, que ses yeux verts délirants cachaient des failles secrètes, que ses joues enfantines, légèrement rebondies, dissimulaient un passé d’adolescente meurtrie, que cette belle jeune femme, apparemment drôle et épanouie, devait avoir vu sa vie passée bousculée et tabassée »

Tandis qu’elle « dansait follement pour oublier ses tourments », la réalité médicale s’en mêle et jette des mots comme hystérie, bipolarité ou encore schizophrénie sur son comportement aussi captivant que déroutant. Des termes qui sonnent étrangement faux au milieu de ce récit lunatique. En effet, en se laissant emporter par les mots allégoriques d’Olivier Bourdeaut, le lecteur en oublierait presque que cette réalité n’est pas viable. Pourtant, ce n’est pas faute de nous avoir averti « le compteur est au plus haut et l’aiguille au plus bas, si nous continuons comme ça nous allons nous écraser contre votre folie ». À force de ne jamais rien prendre pour acquis, la chute n’en est que plus terrible…

« Ce compte à rebours, qu’au fil des jours heureux, j’avais oublié de surveiller, venait de se mettre à sonner comme un réveil malheureux et détraqué, comme une alarme qui fait saigner les tympans avec son incessant vacarme, un bruit barbare qui nous dit qu’il faut fuir maintenant, que la fête vient de se finir brutalement »

Sans jamais nous donner plus d’explications quant aux origines de la maladie de son héroïne, Olivier Bourdeaut défit tous les codes de la narration traditionnelle. En effet, en jouant avec des mots empreints de légèreté, il nous ferait presque oublier la gravité qui se cache derrière ce bonheur indélébile. Son personnage n’a pas de passé, seulement un présent qui, bien qu’imparfait, chante le bonheur. Et c’est probablement là que réside toute l’intensité de En attendant Bojangles… C’est en nous faisant croire que rien ne changera jamais, qu’ils seraient toujours libres « Maman n’avait jamais été aussi belle, et moi j’aurais donné n’importe quoi pour que cette danse ne s’arrête pas, qu’elle ne cesse jamais » que ses dernières pages se font cruellement poignantes.

en attendant bojangles film

Camille (Virginie Effira) et Georges (Romain Duris) dans le film En attendant Bojangles (2022)

Avec son histoire d’amour onirique qui défit toute rationalité, Olivier Bourdeaut nous rappelle amèrement que la normalité trouve sa définition dans la bouche de celui qui la prononce « C’était vraiment n’importe quoi, parce que la vie c’est souvent comme ça, et c’est très bien ainsi ». À la manière de Boris Vian dans L’écume des jours, En attendant Bojangles est un livre qui cultive l’absurde pour mieux dénoncer l’incongruité de ce que l’on appelle bienséance… Et c’est tout simplement aussi émouvant que renversant. Un véritable coup de théâtre littéraire que vous n’oublierez pas de sitôt après en avoir tourné la dernière page !

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