America[s] de Ludovic Manchette et Christian Niemiec : une ode à la liberté et à l’amitié

Road trip initiatique émouvant d’une jeune fille à travers les États-Unis, America de Ludovic Manchette et Christian Niemiec ressuscite l’âge d’or du rêve américain à travers différents courants historiques et littéraires. Une épopée américaine à lire absolument les cheveux dans le vent !

Pour ceux qui ont adoré Alabama 1963 de Ludovic Manchette et Christian Niemiec, soyez prévenus ! Si les deux auteurs nous entraînent, une nouvelle fois, aux États-Unis avec America[s], oubliez le côté thriller… ils vous embarquent, cette fois-ci, dans un road trip initiatique ! D’Est en Ouest, partez à l’assaut des routes américaines mythiques. Bienvenue en 1973, dans une Amérique secouée par le scandale du Watergate et traumatisée par la guerre du Vietnam

Amy a douze ans (et demi, c’est important !) et, après avoir perdu sa meilleure amie dans un terrible accident de voiture, elle décide de partir rejoindre sa grande sœur à Los Angeles. Née dans une famille où ses parents lui montrent peu d’amour, elle n’a désormais plus rien à perdre. Et si un avenir meilleur l’attendait ailleurs ?

Avec son deuil insurmontable comme unique compagnon de voyage « On passe tous par là. Je veux dire, toute notre vie, on est confrontés au deuil. À… toutes sortes de deuils. Des gens qu’on perd, d’autres qu’on perd juste de vue », là voilà qui se lance sur les routes américaines à la conquête d’une liberté à construire.

America[s] : une épopée historique et littéraire

Écrit à la première personne du singulier, à travers les yeux d’une jeune fille de douze ans seulement, America[s] est un livre qui se lit à voix haute, qui se scande, qui se crie, qui se… Parce que finalement, c’est ça, America[s]… un cri du cœur. Celui d’une jeune fille esseulée qui cherche à trouver un sens à sa vie. Amputée de ses âmes sœurs, des deux seules figures féminines qui la guidaient, « rien qu’à voir sa tête, je savais si elle avait envie de rire, si elle pensait à autre chose, si elle était fatiguée, triste amoureuse, si ça n’allait pas », Amy n’a désormais plus d’autre choix que de faire un grand saut dans l’inconnu.

Naïve, un brin insouciante, mais terriblement attachante, elle se lance sur les routes américaines avec un sac sur le dos et quelques sous en poche. Des pièces qu’elle va se faire voler lors de son premier trajet en bus. Résignée, mais loin d’abandonner sa quête, elle décide de faire du stop et c’est là que commence réellement son aventure. Au rythme de ces inconnus qui traversent sa vie, Amy – et le lecteur par la même occasion – (re)traverse toutes les blessures de l’Amérique. Alors que le rêve américain s’étiole lentement, que les hippies perdent en influence et que la guerre du Vietnam continue de marquer toutes les consciences, Amy découvre des personnes qui vont, à tout jamais, marquer sa vie.

Mais, vous vous en doutez sûrement, comme tout bon roman initiatique, cette traversée de l’Amérique se fait dans la douleur « Il paraît qu’y a deux sortes de gens qui prennent la route : ceux qui fuient quelque chose et ceux qui vont quelque part ». Au début des années 70, les illusions et la naïveté sont balayées par une réalité cruelle. Et dans cette aventure, Amy va réaliser que les gens ne sont pas toujours ce qu’ils veulent vous faire croire…

« J’ai fait pas mal de stop, moi aussi, me raconte Bruce, et j’ai tout eu : des mecs bourrés, des fous du volant, des péquenauds… Tout. Même des flics ! Une fois, je me suis fait coffrer parce que je faisais du stop sur l’autoroute. J’avais pas trop de fric, pas de pièce d’identité, pas d’adresse officielle. Du coup, ils m’ont embarqué »

Derrière les mots innocents de la jeune fille, le lecteur percevra toute la détresse d’un pays qui ne sait plus quelle voix adoptée. Et c’est là qu’intervient tout le génie du récit de Ludovic Manchette et Christian Niemiec ! En effet, en nous berçant des grandes œuvres littéraires américaines comme Alice au pays des merveilles, Sur la route de Jack Kerouac ou L’attrape cœur de J.D. Salinger, des chansons d’un Bruce Springsteen à l’aube de sa carrière ou encore de grands films comme Easy rider ou Forest Gump, les auteurs inscrivent leur texte dans un contexte social, politique et culturel particulier. Au détour de conversations anodines, vous en apprendrez beaucoup sur la vie américaine au début des années 70.

Comme un voyage dans le temps qui oscille entre la triste réalité et l’onirisme « entre les montagnes, les sapins, les maisons en bois et les coups de sifflet du train qui passe, j’ai l’impression qu’on a voyagé dans le temps », America[s] reste un livre sur l’espoir. Une véritable carte postale de l’Amérique d’alors. En ouvrant ce livre, vous acceptez de partager les doutes, les désillusions, mais aussi cette incroyable candeur qui construise toute la force du personnage d’Amy. Elle n’a peut-être que douze ans, mais nul doute qu’elle vous fera poser un regarder différent sur le monde.

Ludovic Manchette et Christian Niemiec signe un hymne à la liberté

Si tout commence sous l’aura d’une solitude inéluctable « C’est drôle, on envoie des satellites là-haut pour pouvoir mieux communiquer, mais j’ai l’impression que plus la science fait des progrès dans ce domaine, moins on communique. Et plus on est seuls », les pages d’America[s] défileront bientôt au rythme des rencontres, douces ou amères, mais surtout complètement improbables – comment ne pas avoir un haut-le-cœur quand on comprend qu’Amy se trouve assise dans la voiture de Ted Bundy !

Mais, en dehors de ces mauvaises rencontres, l’épopée d’Amy s’apparente à une ode à l’amitié. Avec America[s], Ludovic Manchette et Christian Niemiec nous amènent à reconsidérer le sens du mot « famille ». Ici, la famille que l’on choisit prend une place bien plus prépondérante que la famille de sang. Dans cette Amérique en pleine mutation « en ce moment, c’est l’Amérique tout entière qui est en train de faire le deuil de ses illusions », le lecteur grandira en même temps qu’Amy et réalisera que le bonheur ne se trouve pas toujours où l’on croit.

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C’est d’autant plus frappant quand Amy rencontre Hugh Hefner « dans notre société bien-pensante et puritaine, c’est pas simple. Il faudrait qu’on rentre tous dans le rang, que chacun joue le rôle qu’on lui a assigné. Le gentil petit mari, la gentille petite femme » qui lui rappelle que rien n’est plus important que de se libérer des conventions sociales. Bien qu’il soit une figure médiatique controversée, on ne peut s’empêcher de réfléchir à ce discours fictif que Ludovic Manchette et Christian Niemec portent dans sa bouche.

N’oublions pas que nous sommes dans l’Amérique de tous les possibles, l’Amérique de toutes les provocations et que, malgré les discours traditionalistes officiels, les États-Unis sont en pleine révolution culturelle. Et c’est ainsi, que bien plus qu’un road trip, le périple d’Amy se transformera bientôt en un voyage d’une vie « il faut surtout pas suivre les chemins tout tracés. C’est le meilleur moyen d’aller nulle part ». Au rythme de ses rencontres, elle réalise qu’elle a été façonnée par la manière dont son père voit le monde et elle n’a plus qu’une idée en tête : s’en débarrasser.

« Jusque-là, où que je sois, il fallait toujours que j’aille voir si c’était pas mieux un peu plus loin. Ma mère me disait que je serai jamais bien nulle part et que je serai jamais heureuse. Mais là, depuis que je vous ai rencontrés, j’ai plus cette impression de toujours rater quelque chose. Non, j’ai l’impression d’être là où je dois être. C’est… une sorte de soulagement. Et je crois que je pourrai peut-être être heureuse un jour, finalement »

Alors que son père avait pour habitude de détester tout le monde, par peur de l’inconnu, de cet autre que l’on ne connaît pas, Amy réalise qu’elle ne veut pas être comme lui. En se nourrissant des discours – parfois abracadabrantesques, disons-le franchement ! – de tous ceux qu’elle croisera sur sa route, elle finira par trouver sa propre voix/voie « je crois qu’en cherchant ta sœur, c’est toi que t’as trouvée ». Libérée du poids du passé, elle semble enfin prête à faire son deuil et prendre un nouveau départ… Aussi malicieuse qu’insouciante, vous n’êtes pas près d’oublier l’héroïne de Ludovic Manchette et Christian Niemiec. Et c’est probablement pourquoi America[s] se hissera parmi les meilleurs livres 2022.

En bref, un roman incandescent, un voyage initiatique, un road trip sensible qui déconstruit les illusions pour mieux tout recommencer à zéro. Dépaysement garanti !

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